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Amitié amoureuse

by Hermine Lecomte du Noüy

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Livre III

Les femmes s’attachent par les faveurs. Comme les dix-neuf vingtièmes de leurs rêveries habituelles sont relatives à l’amour, après l’intimité, ces rêveries se groupent autour d’un seul objet...


Rien d’intéressant comme la passion; c’est que tout y est imprévu et que l’agent y est victime...


Rien ne tue l’amour-goût comme les bouffées d’amour-passion dans le partner...


L’amour est la seule passion qui se paye d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même.

Une âme faite pour l’amour ne peut goûter avec transport aucun autre bonheur. Elle trouve, dès la seconde fois, dans les prétendus plaisirs du monde un vide insupportable; elle croit souvent aimer les beaux-arts et les aspects sublimes de la nature, mais ils ne font que lui promettre et lui exagérer l’amour, s’il est possible, et elle s’aperçoit bientôt qu’ils lui parlent d’un bonheur dont elle a résolu de se priver.

STENDHAL.

LXXXIX — Philippe à Denise

26 mars 18...

Des circonstances insignifiantes et bêtes sont cause que je n’ai pu aller chez vous ainsi que je vous l’avais promis et le désirais. Vous me pardonnerez, j’espère. Je vous supplie de ne pas me répondre, comme à Chevrignies qui s’excusait de n’avoir pas assisté à l’une de vos soirées:

«Je ne me suis même pas aperçue de votre absence.»

Je suis ce soir complètement libre, et si cela ne vous effraie pas de recevoir un malheureux en proie au spleen, envoyez-moi un petit bleu chez moi et un au cercle, car je ne sais encore où me conduira mon ennui.

XC — Denise à Philippe

26 mars.

Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j’ai pitié de votre spleen, il ne m’effraie pas, mais il serait bien capable de m’attendrir trop.

Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos cœurs n’a pas besoin de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m’expliquez avec éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que notre tranquille amitié.

Je ne sais pas ce que j’éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il m’entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me sens si bien votre chose, l’objet que vous vous êtes choisi, qui vous appartient! j’en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.

Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que j’ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas que c’est faux, que c’est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je le sais, j’en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies m’induisent à le penser, moins encore à le penser qu’à le ressentir.

C’était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m’avez tenue sous le charme et faite votre esclave; pour me rendre heureuse, direz-vous? La douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m’empêche pas d’en sentir l’esclavage.

Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers, voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi des femmes en général, d’une, peut-être, en particulier. J’en ai souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous souvenez-vous?

J’ai l’âme délicate et nerveuse, c’est pourquoi je résistais à vous donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez moi sans un peu de larmes, et j’ai déjà tant pleuré...

Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être vous en serez heureux, allégé d’une affection trop pesante.

Nous ne serons plus, n’est-ce pas, des amis vivant dans un cœur à cœur plein de confiance, mais les amis des mois d’automne dernier, un peu banals et indifférents.

XCI — Philippe à Denise

27 mars.

Eh bien, puisque nous en sommes-là, laissez-moi passer chez vous vers deux heures tantôt. Vous ne m’avez pas bien compris, et deux mots, je pense, me justifieront des reproches que vous m’adressez.

J’ai voulu suicider le vieil homme par la passion qui m’entraîna autrefois vers vous. Vous vous êtes dérobée. Depuis, j’ai volontairement divorcé avec toute espérance de joie supérieure dans l’amour. La faculté de croire en d’autres femmes, de les aimer, est morte en moi. Un certain ou, mieux, un incertain désir, seul, a survécu fantasque, irréalisable, cuisant; encore tend-il à disparaître, et c’est quand je plonge un regard dans le néant vers lequel vous m’avez repoussé et où flotte mon âme, que je sème de mesquineries acerbes mes railleries.

Vous connaissez, maintenant, cette portion infirme de mon individu où s’est agité et accompli le poème étrangement douloureux de mon amour déçu; ne m’en veuillez donc jamais de mes ironies.

Mettez-vous bien dans la tête que sans vous aimer, je vous aime, vous, sérieusement, là. Le reste, je vous expliquerai.

XCII — Denise à Philippe

28 mars.

Je m’y attendais bien; vous m’avez persuadée et j’ai cru tout ce que vous vouliez, et vous avez été exquis, fraternel, affectueux, tendre. Mais, mais, tout cela est-il bien raisonnable?

J’ai senti pour la première fois entre nous quelque chose d’indéfinissable, de vraiment doux, encore jamais éprouvé ni entrevu dans notre bizarre amitié. Mais «parce que j’aime à entendre des choses nouvelles, il me faut supporter ensuite le trouble du cœur». Ce trouble m’a causé une joie délicieuse. N’allez pas croire?... Non! non! Vous savez trop quelle sauvage je suis, peureuse de l’effleurement comme d’un mal, tout à fait dédaigneuse de la caresse.

Votre spirituellement (dans le sens ecclésiastique).

XCIII — Philippe à Denise

30 mars.

Comme je vous aime! Cette lettre m’a fait un bien dont vous ne pouvez avoir idée. Je l’ai trouvée en revenant de chez madame d’Aulnet; votre belle-sœur m’avait appris que le 26, c’est-à-dire il y a trois jours, le jour de votre mauvaise lettre, vous lui aviez annoncé votre départ pour Nimerck, aux premiers jours d’avril. J’ai reçu une vraie douche à cette nouvelle. Pourquoi ne m’en avoir pas parlé? J’ai fait amende honorable depuis; alors vous ne partez pas si rapidement, madame?

Je me sens si abandonné lorsque vous n’êtes plus là; vous ne soupçonnez pas le bien que me fait votre présence. C’est comme un air sain et vivifiant, flottant autour de moi; il empêche jusqu’aux tourments indigènes de germer en mon esprit.

Depuis nos délicieux five o’clock je n’ai plus joué; vous m’avez donné ce que Spurzheim, «fondateur d’une nouvelle langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux qualifié d’approbativité.»—Votre approbation me fait vivre.

La merveilleuse droiture de votre esprit me force au redressement du mien. Comme la belle Sanderson, j’aime qu’on m’aime. Je suis de ceux qui eussent fait quelque chose, si j’avais pu me persuader qu’on attendait l’éclosion de ce quelque chose. Le doute de moi, le dédain et la certitude de l’inefficacité de mes efforts, le néant où ils aboutissaient, tout cela eût été combattu et vaincu par l’approbativité. Vous seule pouviez me la dispenser; je vous ai rencontrée trop tard; mais restez près de moi au moins; ne me laissez pas retomber au jeu, à cette vie oisive d’où vous m’avez à moitié tiré.

Restez, mon amie, pour surveiller et maintenir l’éveil de mes énergies.

XCIV — Denise à Philippe

31 mars.

Mon cher Philippe, vous me rendez presque fière. Y a-t-il sensation meilleure que celle de se sentir utile à ceux qu’on aime? Mais malgré mon désir de vous secourir, il me faut partir. Hélène a eu des syncopes, vous le savez; j’ai consulté Robin et Félizet; ils m’ont dit: «Partez, laissez-la vivre au grand air et déchirer ses trop jolies robes aux ajoncs de vos landes, voilà le traitement qu’il lui faut»,—c’est pourquoi je pars.

Mais vous viendrez nous rejoindre; moi aussi j’ai pris l’habitude de vous, de vos humeurs aussi changeantes que les nuages, de vos blâmes, de vos approbations. Je pars le 10 avril; Pâques est le 14. Venez passer les fêtes avec nous, cher grand.

Mère vient avec moi. Elle est attristée des mauvaises nouvelles de Gérald. Ah! ce Tonkin! ce qu’il a déjà pris de fils aux mères! Mon frère parle de demander un congé. Il faut qu’il ait été bien malade, le pauvre garçon, pour songer à se reposer.

En attendant mon départ, venez souvent; reprenons nos fins de jours. Vous allez me perdre un peu; ne soyez plus, pendant ces derniers thés servis si mignonnement par Hélène, le cher tyran qu’on aime malgré tout.

XCV — Philippe à Denise

10 avril.

Ma chère amie,

Laissez-moi d’abord, en commençant cette lettre, revenir sur la confidence que je vous ai faite en vous quittant. Je ne crois pas—cette question est si délicate—avoir manqué à mon devoir en vous disant ce que je vous ai dit. Il m’a semblé que vous n’étiez pas suffisamment avertie, ni suffisamment convaincue, et qu’il y avait intérêt à ce que vous le fussiez. Vous agirez maintenant comme il vous plaira vis-à-vis de mademoiselle d’Aulnet; mais je compte sur votre absolue discrétion.

Vous avez très adroitement quitté Paris. Nous y avons un temps insupportable. Cela me fait désirer d’aller vous rejoindre. Mais on m’a fait observer qu’il vaudrait mieux pour vous, attendre le moment où tout le monde sera là-bas. Que pensez-vous de cela? Moi, ça m’ennuie; pourtant je ne veux pas être égoïste et je vous laisse juge.

Le monde pense bas et bête; il est néanmoins dangereux de l’avoir contre soi. Quelle fragile chose que la réputation! Comme la vraisemblance du mal est facilement accueillie, avec quelle malveillance sont interprétées les actions et les paroles, avec quelle étroitesse d’esprit, quel manque d’indulgence et souvent d’intelligence!

Ces exclamations vous étonnent peut-être car je ne suis pas d’une nature exclamative; elles me sont suggérées par une affaire très pénible et très grave à laquelle je me trouve mêlé et dont je ne puis vous entretenir par lettre, mais qui viendra sûrement à votre connaissance et qui, pour le moment, a rejeté mes préoccupations personnelles au second plan.

Savez-vous, madame, qu’il y a environ deux ans et demi que vous m’écrivîtes ces lettres qui m’étonnèrent et qui m’intéressèrent, et furent pour ainsi dire le début de notre amitié? Qu’en pensez-vous? Quel chemin nous avons parcouru depuis... C’est à vous, ma chérie, que je dois les quelques bons moments passés pendant ces années plutôt tristes que gaies. Je vous en suis reconnaissant. J’espère, de mon côté et quoi que vous disiez, ne vous avoir pas trop fait souffrir. Je me donne à moi-même ce témoignage d’avoir toujours eu pour vous une très fidèle et croissante affection, une grande estime.

Vous avez une part dans ma vie par ses côtés les plus nobles et les plus délicats. Écrivez-moi vite.

Votre, très affectueusement.

XCVI — Denise à Philippe

Nimerck, 12 avril.

Alors vous ne viendrez pas? Cette pensée m’a endolori le cœur tout le jour. Je me faisais une joie d’être seule avec vous dans cette belle campagne, avant l’arrivée de tous ces gens. Je sentais que je vous aurais montré un moi encore inconnu de vous, le moi fraternel, tendre, calme, confiant en votre affection. Pauvre affection qu’il faut cacher et guinder dans une attitude d’indifférence! Pauvre amitié ardente, si loyale et tant faite pour être calomniée! Ces jours promis m’apparaissaient dans une grande douceur.

Vraiment, mon ami, il n’y a que deux ans et des mois que nous nous aimons? Nos cœurs, il me semble, s’unissaient bien auparavant, comme d’une façon latente. Rien ne peut donc me rendre plus heureuse que de vous entendre me dire: «Je vous dois les quelques bons moments passés pendant ces années.» Ne m’en soyez pas trop reconnaissant, cher; je voudrais vous donner plus, plus de ma vie, plus de mon courage à supporter les petits maux, à affronter les ennuis, les douleurs des jours et des ans qui passent. Je ne parle pas de mon cœur; vous l’avez tout entier, dans sa plus haute, sa plus loyale et sa plus délicate expression.

DENISE.

P.-S.—Je ne veux pas manquer à mon rôle de femme qui est de mettre les affaires les plus importantes dans un misérable post-scriptum, à la fin d’une lettre pleine de riens.

Soyez en grande quiétude, mon ami, à propos de la confidence que vous m’avez faite. Croyez qu’il y a entre nous la secrète solidarité de deux êtres francs, qu’une même haute estime de leurs actes et de leurs pensées enchaîne. Vous avez bien fait de m’avertir. Votre confidence m’a contristée et touchée; contristée, parce qu’il s’agit de ma nièce que la tolérance de sa grand’mère égare; touchée, parce que c’est m’estimer que de me livrer un tel secret. Je vous jure de le garder inviolablement.

J’ai bien peur, hélas! que la jeune fille ne soit petitement vicieuse, curieuse de choses malsaines, car elle n’a l’excuse d’aucun entraînement de cœur, elle n’est animée par aucune passion. Ah! mon cher grand, quelle hypocrisie vis-à-vis de Dieu et du monde que la messe entendue chaque dimanche et les mensonges continuels à la mère, ma pauvre belle-sœur Alice si droite, si douce, elle, pour la dérouter et calmer ses inquiétudes!

On a le droit d’être une passionnée; mais on n’a pas le droit d’être une fille.

Vous m’effrayez avec cette autre histoire «très pénible et à laquelle vous vous trouvez mêlé». Ici, dans ce calme recueilli, enveloppé du grand charme que répandent les arbres, les fleurs, la mer, dans l’air qui flotte autour de nous, il me paraît qu’ils mènent tous, à Paris, hommes et femmes, une vie malsaine. Elle tue leur vraie force, altère leur moral et fait de ces gens des détraqués sans cœur, sans tendresse, sans passion, sans courage; des banals remuants capables seulement de charlatanisme, de légèreté et de plaisir; des coupables quelquefois, des inconscients toujours.

Pardonnez le gribouillage de cette lettre, et l’encre étalée prolongeant les mots. On m’a dérangée trois fois pendant que je vous écrivais. La première, pour indiquer un ton aux peintres qui se noyaient dans un plafond jaune-or ressemblant à un choléra de petit oiseau. La seconde, pour choisir dans la serre, avec le jardinier, les plantes à mettre en bordure des massifs. La troisième, pour faire des boulettes de viande crue qu’une jeune paysanne malade et pauvre vient manger chaque matin.

Vous ririez, mon très aristocrate ami, de me voir dans la cuisine, manches troussées, gratter avec acharnement et un couteau—l’acharnement ne suffirait pas!—le morceau de filet, puis rouler la viande dans du sel et du poivre et servir à ma malade ces boulettes rosées qui lui redonnent force et vie. Avec un verre de bon bordeaux ensuite, la voilà lestée pour un jour. Lui donner de l’argent pour le faire? elle ne le ferait pas. Jamais vous ne pourrez décider un paysan à acheter de la viande, ni lui faire comprendre que cette viande mangée tous les jours peut lui sauver la vie.

Depuis mon arrivée ici je la soigne, et la pauvre digère maintenant et sent ses forces revenir, et moi je suis ravie de ma cure. Mais vous, mon ami, vous y gagnez une lettre brouillée, décousue, avec rien du tout comme lettre et un post-scriptum qui n’en finit pas et tourne à l’in-octavo.

XCVII — Philippe à Denise

14 avril.

Lettre et post-scriptum ont été dévorés. Écrivez-en beaucoup comme ça, c’est tout ce que je vous demande; votre plume chemine ainsi qu’un cheval de race. J’aime vos lettres.

J’ai dîné, hier, rue Murillo; nous avons passé la soirée au jardin, regardant la féerie qu’est ce parc Monceau la nuit. Suzanne, que j’ai pris plaisir à inquiéter d’un vague projet de très prochain voyage vers vous, quand même, m’a montré un peu plus le bout de l’oreille. Alors, j’ai pouffé,—ce qui l’a blessée—elle m’a dit des mots piquants que j’ai pris aussitôt au sérieux de la meilleure foi du monde. Enfin, nous nous sommes attendris tous les deux avec la même foi et on m’a fait promettre que j’attendrais.

Nous nous sommes joué là une amusante comédie, je vous jure. Votre belle-mère suivait ce manège de loin d’un œil attendri. Votre belle-sœur, beaucoup plus triste et sombre, évitait de nous regarder. Le plus comique, c’est que le jeune attaché d’embrassade, dépêché de Grèce par votre mari et monté à point pour tomber amoureux de sa nièce, nous suivait aussi très mélancoliquement des yeux. Pauvre Poulos, va!

J’ai fait quelque chose de gentil: je suis parti de chez madame d’Aulnet avec ce bon Aprilopoulos et, sans avoir l’air d’y toucher, j’ai parlé des conversations vraiment sérieuses et transcendantes qu’on peut avoir maintenant dans le monde avec les jeunes filles: «Ainsi, tenez, tout à l’heure, je viens d’avoir avec mademoiselle d’Aulnet un entretien des plus...» J’ai vu l’âme inquiète de Poulos renaître sur sa belle figure de Grec, et il ne tient qu’à moi qu’il ait rêvé cette nuit de Suzanne chaste de pensées, innocente de maintien, entre plusieurs jeunes vieillards parisiens.

Voilà. J’ai mérité ce soir, non de la patrie, mais des mères de famille.

Adieu, je vous aime.

XCVIII — Denise à Philippe

16 avril.

J’ai eu une aperception très nette du visage d’Aprilopoulos vous écoutant, cela m’a fait sourire. Mais nous y voici donc. On vous a fait observer qu’il faut que vous les attendiez pour venir me voir. Derrière ce on, j’entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille, car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour l’avenir de Suzanne, n’aurait pas trouvé cela à elle toute seule. Aprilopoulos lui apparaît réellement en deus ex machina et elle voudrait déjà le voir son gendre, d’autant qu’il est bon et charmant. Mais Suzanne objecte qu’elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc, perverti que vous êtes, de décider l’enfant gâtée, l’enfant terrible, à ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui s’est passé entre ma nièce et vous, s’affirmer la volonté de madame Trémors et de Suzanne. C’est vous qu’on vise pour épouseur. Ma belle-mère, qu’un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où vous m’avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma belle-mère.

Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations qui se sont établies entre vous et moi et, à son grand regret, elle m’avoua qu’elle voyait avec peine qu’au lieu de continuer à me conduire d’une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence en dehors de la famille, qu’enfin M. de Luzy était bien décidément mon chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec lui...

—Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme je l’entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne. M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n’ai rien à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n’est plus simple, à vous et à ma belle-sœur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié, dût-elle faire jaser les méchantes langues.

—Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre situation...

Vous entendez d’ici la diatribe et comme j’ai pu aisément y répondre, moi qui connais le dessous des cartes. J’en ai profité pour servir à ma belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même monde, par monsieur son fils, et j’ai délicatement insinué que je voyais parfaitement où l’on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de coiffer sainte Catherine, et que madame de Luzy lui semblerait un nom assez agréable à porter, bien qu’elle ait une première fois décliné l’honneur de le prendre. J’ai ajouté que je n’y verrais de nouveau aucun inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j’ai prié qu’on me laissât en paix, disant que les calomnies ne m’inquiétaient guère, qu’elles tomberaient d’elles-mêmes pour les bons esprits et que je me souciais peu de ce qu’en penseraient les mauvais. Je me suis hypocritement étonnée qu’elle s’en fît le porte-voix, pensant qu’elle avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me l’ingurgiter si gratuitement, toute.

J’avais bien envie d’ajouter que Suzanne avait été très maladroitement de l’avant avec vous, et que ce n’est pas la manière de conquérir un mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.

Le fond de tout cela, mon cher, c’est qu’on voudrait bien épouser qui? Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera encore bien bon de vous y avoir.

XCIX — Philippe à Denise

17 avril.

J’envoie la reine des Gaules à tous les diables; je m’incline pourtant devant la sagesse de madame mon amie que j’aime et que je vénère avec une piété croissante. Sa pensée seule me console, dans mes noires tristesses, du dégoût de mon existence médiocre et inutile. Peut-être une grande passion me sauverait-elle. Chi lo sa?

C — Denise à Philippe

22 avril.

Êtes-vous toujours triste, mon ami? Moi, je commence à le devenir d’être aussi longtemps sans nouvelles de vous. Ou bien la grande passion est-elle venue qui vous fait joyeux au point d’oublier la pauvre madame votre amie? Peut-être perdez-vous aux courses? peut-être devenez-vous laborieux et avez-vous trouvé la paix et l’oubli dans l’éclosion d’une œuvre? Voilà de grands peut-être qui, pour ne pas valoir celui de Montaigne, n’en sont pas moins pour moi d’attrayants peut-être...

Pendant que vous envoyiez vos détresses à la lune, je travaillais comme un ange. Je vous jouerai ça. Vous jugerez et critiquerez. J’ai fait moi-même les paroles, ah mais, ah mais!—Sur ce travail je demanderai aussi l’avis de votre petit frère Jacques, lequel m’a semblé être un monsieur mandarin à très scintillant bouton de cristal, malgré son âge tout printanier.

Adieu. Je pense à vous, pensez-vous à moi? Je vous serre très affectueusement les mains et demande: des nouvelles, des nouvelles! sur l’air «des lampions!»

DENISE.

P.-S.—Quelle horreur cette dynamite!

CI — Philippe à Denise

23 avril.

Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu digne de vous. Mon état d’âme ne s’est pas amélioré; je suis dans le néant. Je n’ai même plus le courage de vous écrire.

C’est un affreux malheur de sentir l’infini dans les aspirations de son cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour l’exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d’affectionner un raté. Votre affection m’est si douce! J’ai dans l’âme le spleen de Saint-Augustin et n’ai pas, comme lui, la ressource de m’en dévêtir en découvrant les sublimes clartés du christianisme.

J’ai perdu l’amour de l’emportement qu’affectaient autrefois mes pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon maladif cerveau.

L’influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais je vous en prie n’attendez rien de moi en fait de résolution active. Je garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d’un impossible quelconque. Bah! qu’importe? la vie ne vaut pas qu’on la vive.

Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous seule les détresses de votre ami.

PHILIPPE.

P.-S.—Ne me parlez pas de la dynamite, je m’en fiche.

CII — Denise à Philippe

24 avril.

D’où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la force féconde qui donnerait l’essor à vos conceptions.

Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir rien pour vous tirer de ce mal.

Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles qui m’arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d’une vie d’homme, pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine perdue? Votre malheur c’est de les considérer comme au-dessus de vos forces.

Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est utile à sa patrie, à l’humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême de l’existence!

A force de vous dire: «La vie n’est rien», toute votre mâle énergie s’est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l’humanité, il l’accomplit bravement. Dans sa dure carrière, malgré son cœur affectueux et tendre, il trouve le moyen d’être heureux,—bien que séparé de nous qui l’adorons et qu’il adore,—parce qu’il fait son devoir...

Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon, cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.

C’est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner, mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.

Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d’une beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil d’avril. Tout cela repose et enchante. L’âme se retrempe à ces premiers effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.

Non, mon grand, vous n’êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un sans voie et c’est une chose triste; dans votre inaction il y a une déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner votre esprit.

Votre âme souffre, s’agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu’il est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu’ai-je fait de ma vie?—Rien!» vous concluez: «Qu’en puis-je faire?—Rien!» Eh! non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu atonique par une vie facile et surtout par l’exemple entraînant d’amis viveurs, désœuvrés et sots, l’esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.

Cette foi en vous, cette énergie ardente que j’ai, je voudrais vous les transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l’habitude viendrait, vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.

Contrairement à vous, je ne crois pas qu’une passion vous soit nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle seule et ne servant qu’à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne peut exister sans exaltation; or ce qui n’est pas une force raisonnable est une force éphémère. Ce n’est donc pas cela qui vous sauverait.

Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante que coûte le lancement, la réussite d’une œuvre, vous reprendriez courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera jamais le dire?

Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis l’arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous animer de la volonté qui m’anime. Au moyen de l’ardente amitié que nous ressentons l’un pour l’autre, nous trouverons peut-être le bonheur que dispensent les passions et, sûrement, l’aveu de la raison par-dessus le marché! Je suis susceptible d’avoir un immuable attachement pour vous; je ferai notre amitié si noble, si belle, qu’elle vous désenchantera de l’amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie selon vos aspirations jusqu’ici infécondes. Mettons à profit cette sympathie d’esprit et de caractère que nous avons l’un pour l’autre; vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.

Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.

DENISE.

P.-S.—Irez-vous au concert dimanche sans moi? Oui? Alors pas tout à fait sans moi. Je vous écrirai, et vous m’emporterez dans votre poche. Voulez-vous?

CIII — Philippe à Denise

25 avril.

Il y a un fond petite fille dans les plus sérieux cerveaux féminins. Oui, je vous mettrai dans ma poche, madame.

En hâte, je vous écris ce mot pour vous remercier de votre réconfortante lettre, de votre virile et sage amitié.

Ah! si ce rêve de m’imprégner de votre force morale pouvait se réaliser...

CIV — Philippe à Denise

Dimanche, 27 avril.

Je continue d’être triste; votre volonté pas plus que la mienne n’y peut rien. Pour me secouer je pars de nouveau entendre la neuvième Symphonie, mais sans lettre de mon amie ce matin. D’où vient cet oubli? est-ce que la pauvre chérie serait gelée par ce frisquet printemps? ou bien est-ce parce que je ne lui ai écrit qu’un mot? ou bien ma poche ne l’a-t-elle plus tentée? ou bien quoi?

Ne m’en veuillez pas de mon silence. Allons, un bon mouvement, écrivez-moi.

J’ai été ces temps-ci, très occupé de Jacques. Je suis un peu le père de ce gars de vingt ans.

Je vous donne un baiser que vous transmettrez à tite-Lène, s’il vous gêne.

CV — Denise à Philippe

28 avril.

Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir, de s’entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l’un ou de l’autre, une attirance indéniable. Vous, tant d’obéissance à mes désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d’être seuls ensemble à la campagne»;—et «ma chérie»—s’échappant si gentiment de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l’un pour l’autre.

En vous je propage les vibrations de mon cœur; pour vous, par vous, je vis d’émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car vous n’en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et ce baiser que vous envoyez, ce n’est pas de l’amour. Alors quoi? vous voyez bien que j’ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d’âme m’intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n’y comprends plus rien.

Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez semblé trouver puérile cette idée qui m’était venue. Toutes les manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?

J’ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l’avoir pas fait, en recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien, malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre faute; si je recule, vous avancez; si j’avance, vous reculez. Alors je m’y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m’aimez à cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l’un vis-à-vis de l’autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon esprit ou de mon cœur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour moi.

Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu’en faire; il entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une cathédrale. J’ai bien peur qu’il n’ait été mis là par politesse excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu’il eût fallu pour terminer bien ce billet.

Pourquoi l’avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu’il ne répondait sûrement pas à un désir de votre cœur, pas même à une faim de vos lèvres?

Hélène n’en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis elle a déclaré: «J’aime les choses qui sont pour moi toute seule».—Pauvre chérie, elle ne sait pas qu’il en est bien peu de ces choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.

Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au jeune frère Jacques, lequel n’aurait peut-être pas les scrupules d’Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.

CVI — Philippe à Denise

30 avril.

Je suis de plus en plus malheureux; mes regrets sur ma vie perdue deviennent plus cuisants tous les jours. Pardonnez-moi de vous noircir l’âme de mes désolations. Aussi pourquoi n’êtes-vous pas là pour m’empêcher de retomber dans mes rêveries et mes tristesses?

J’ai besoin des marques de votre plus tendre amitié, madame. Continuez de me les donner en m’écrivant; seules elles peuvent me réveiller de la léthargie où se plaît mon esprit. Je n’ai pas même le courage d’aller reprendre des forces auprès de vous.

CVII — Denise à Philippe

1er mai.

Quoi, pas même cela? Votre détresse m’afflige. Mon Dieu, qu’avez-vous donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous consoler.

Vous m’appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si ce n’était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi qu’autrement.

Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous manque, c’est peut-être d’aimer et d’être aimé? Il vous faudrait une mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d’être heureux tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de votre vie qui ne retrouverait son sexe qu’aux heures où il vous plairait.

Il y a en amour, même en l’amour le plus soumis, tout un joli vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage d’avoir du courage.

Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de l’autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui faisaient dire très irrévérencieusement à Proud’hon: «La femme est la désolation du juste.»

Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que je rêve à l’objet aimé qui, à mon idée d’aujourd’hui, vous sauveraient. Donc aimez, mon ami. Tâchez d’être aimé par elle moins pour elle que pour vous, et de tout ce remuement de votre cœur, qu’il jaillisse pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans une fleur désaltère l’oiseau joyeux.»—Je tâcherai d’être aussi sobre que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au grand bon cœur où je me désaltère.

CVIII — Philippe à Denise

3 mai.

Votre lettre m’a fait sourire. Évidemment la femme que vous me dépeignez m’aurait été d’un grand secours. Je l’avais rencontrée, je crois. Vous la connaissez, chère. Mais elle n’a pas voulu voir mon mal et, par un peu d’amour, le guérir. Oui, j’étais sauvable à cette minute-là; maintenant, il serait trop tard. Et puis il me faudrait retrouver une autre vous et ce ne serait pas, je crois, une besogne facile.

A bientôt, ma chère amie. Comme vous êtes bonne et comme je vous aime!

CIX — Philippe à Denise

14 mai.

Pourquoi ce silence? Vous ai-je fâchée? Ce n’est un mystère ni pour vous ni pour moi que je vous ai autrefois aimée... M’en voulez-vous que ma passion soit morte? on le dirait presque à vous voir me tenir rigueur pour un innocent petit billet constatant qu’on ne fait pas renaître le feu de froides cendres.

Je ne sais que penser et suis très malheureux. Vite un mot, mon amie.

CX — Denise à Philippe

15 mai.

Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours, ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie; Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère, toujours douce et résignée;—heureusement mère m’aide à supporter mon ennui et mes ennuis!—puis, ma tante «l’habitude des cours» parfois très intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est parfois intéressante. Oui, hier elle l’a été. Le soir, comme nous étions toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l’instant), je vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu’elle l’emporte dans sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de l’Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine, plus jeune qu’elle d’une dizaine d’années, pourtant. Alors, ses souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors, passons, mon cher!

Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la Reine Pédauque. Je l’ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que «la poterie animée» que je suis n’y comprend rien, décidément, encore que cette reine me plaise bien plus que le Lys Rouge. Ah! ah! vous qui m’attaquez dans mon amour des œuvres de mon Maurice Barrès, je vais prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s’en détache-t-il? Est-ce un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c’est pour se payer nos têtes que la Rôtisserie a été écrite, je m’en étonnerais médiocrement. Délicieux à lire, j’en conviens, mais qu’est-ce que cela signifie? C’est un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et mièvres.

Enfin je n’éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort originalement conçue, le grand remuement de cœur, la secousse forte, l’élan secourable vers les humbles que m’a fait la lecture du livre admirable des J.-H. Rosny, l’Impérieuse Bonté. L’une de ces œuvres me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l’autre, un coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d’un cerveau chercheur du Juste, du Bon, du Sage, dans l’humanité.

La fantasmagorie dont se compose la Reine Pédauque est un délire somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l’autre est une œuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu’on voudrait pouvoir réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d’aise. Mais l’autre, l’autre! on pense, on souffre, on pleure.

Mon ami, la volupté est d’essence triste, et c’est pour cela qu’elle est divine.

France, c’est un auteur excessivement facétieux et libertin... de pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs. Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez pas qu’à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c’est ce que les jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur France! Pourtant il faut avouer qu’il a parfois d’exquises trouvailles dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une perle.

Peut-être parce que je n’ai point été conçue «par une salamandre» et ne serai aimée «par un sylphe», le fond m’échappe. Il me manquera toujours le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n’y a rien ici qui doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de génie et, par une jolie fiction, s’immortalisent dans ce génie; n’y pouvant prétendre, l’œuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles s’imposent, deviennent vite impertinentes.»—C’est précisément le cas des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air pédagogique si plaisant!

Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s’extasiaient d’apprendre qu’écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et demandaient:

—Pourquoi écrivez-vous alors?

—Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de voler!

Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir, comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».

CXI — Philippe à Denise

16 mai.

J’ai une lettre—j’y répondrai un peu plus loin—mais quel est ce genre de ne dire mot d’un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez bien vous en expliquer, n’est-ce pas?

Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la Reine Pédauque ne vous ait qu’à moitié plu. Ce livre ne peut être qu’antipathique aux esprits féminins. D’une manière générale, l’ironie leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur trouble est complet quand, à l’ironie, s’ajoute le paradoxe, et qu’il s’exerce sur des sujets qui leur semblaient à l’abri de toute contestation.

Enfin, dans la Reine Pédauque, l’érudition—qui n’est là que d’une manière superficielle et pour le piquant de la sauce—vient achever la déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l’état d’esprit d’une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n’a pas voulu se ficher d’elle. Or, j’ai remarqué que les femmes n’aiment pas qu’on se fiche d’elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont insupportables.

Voilà pourquoi vous n’aimez pas la Reine Pédauque, quoique vous en ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes, est absolument supérieure.

Je vous dirais bien pourquoi je l’aime, moi, cette reine Pédauque; mais alors ce serait faire de ma lettre une sorte d’article de journal, et j’ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos huit pages j’ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous, que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.

J’éprouve d’abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d’être si longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et m’empêchent d’aller vers vous, m’assomment je ne vous le cache pas.

Encore que «l’habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce n’est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable obstacle, c’est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans le secret de mon cœur, j’envoie promener toute cette cour.

Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j’écoute des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d’âme.

Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées; mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les petits potins de laquelle je suis exaspéré.

Adieu; j’aime Hélène, je l’embrasse sur le front, sur ses boucles d’or, et je vous baise les mains avec piété.

PHILIPPE.

P.-S.—Envoyez-moi donc les histoires de la tante en zinc sur le second Empire, même sur le premier, si la chère femme vous en a conté; je ne suis point dédaigneux des choses inédites.

CXII

Denise à Philippe.

17 mai.

Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des vérités d’une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La Palisse est mort, mort de maladie; un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie!»

Me fallait-il m’exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas renaître le feu de froides cendres?» J’ai dit in petto: amen, et me croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée. Mais vous, n’insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de commencer vos lettres par la crevaison d’une petite poche à fiel? Je n’apprécie pas beaucoup ce genre-là!

Et puis, si vous croyez que je n’aurais pas mieux aimé avoir votre article sur la Reine Pédauque au lieu d’apprendre que vous jouez, vous vous trompez; et si le respect n’était pas la base de toute amitié durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années. Mariez-vous, que diable, et à défaut d’autre travail, faites des enfants!

Et croyez-vous encore qu’il soit joli ce petit air détaché que vous prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j’écoute des inepties; elles ne me font pas même rire;»—car personne n’est à l’abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent, folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles que vous dégustez à Paris.

Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd’hui; un gros travail de composition m’a rompue; vous ne savez pas le tourment que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la prosodie naïve d’un poète ancien. J’ai dû laisser des muettes sur des temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum de naïveté au joli petit air que j’ai trouvé et que je vous chanterai.

Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu’on la voit grandir. Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l’enchante. Elle a construit une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien dire, sommes dans l’admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage et fleurie, elle crée un roman d’imagination tout aussi brillant, mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s’exerce à lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la lutte imminente—hélas! moins poétique—à soutenir dans la vie.

Que d’énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l’humanité! J’en suis comme anéantie quand je lis l’histoire générale, et me demande si c’est beau ou si c’est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l’apparence, personne ne lutte pour soi, ne vit sa vie propre.

Hélène m’échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand son imagination l’entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le voyage qu’elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie, dure une heure, deux heures. Mais qu’elle est loin de moi pendant ces heures et comme je l’ai perdue!

Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?

Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami Phillip?—Oui.—Alors dites-lui que sa tite-Lène l’aime beaucoup et qu’il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d’autres choses précieuses encore.»

Ces choses précieuses me ravissent. Et vous?

CXIII — Philippe à Denise

18 mai.

Moi aussi elles me ravissent. Cette enfant a le génie du cœur; elle tient de vous, madame, une secrète exquisité qui m’enchante. Quel dommage que vous soyez toujours loin toutes deux.

CXIV — Denise à Philippe

19 mai.

Vous me navrez avec votre génie du cœur; ça ne sert à rien, cela, pas même à être aimée.

Pour vous, tâchez de vous «accoutumer à n’aimer que les absents; alors vous nous aimerez à la folie.»

Et si vous croyez que, envoyant des billets de cinq lignes, on vous retournera de longues lettres, vous vous trompez, monsieur, ah! mais!

Adieu. Je m’en vas voir la mer.

CXV — Philippe à Denise

3 juin.

Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne m’avez écrit. Si vous croyez que c’est une conduite! Je sais: vous attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.

Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos dernières mélodies. Je suis désolé d’être si éloigné de ce que vous faites, de ne plus pouvoir suivre d’aussi près la marche de votre talent dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous, comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions artistiques qui font que le cœur s’arrête.

Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en m’écrivant—quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause des préoccupations où je suis—le feu sacré de notre amitié jusqu’au jour où nous nous reverrons.

Yours most devotedly.

CXVI — Denise à Philippe

4 juin.

Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain: «Écrivez»,—revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit misérable, que je n’aie qu’à m’occuper de vous? Croyez-vous que ce ne soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le même. Il est des jours où j’en veux presque au maître indulgent, grand entre tous, qui m’a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»

J’ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à l’orgue de l’église, dimanche. C’est une suite de fugues qui, à trouver, m’ont causé une joie profonde. La recherche du thème m’enchante. J’ai demandé à mes hôtes ce qu’ils en pensaient. Sauf mère et ma sœur Alice, les autres n’ont pas compris l’œuvre. Vous voyez, je ne me refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis que c’est bon. Tout de même j’ai envoyé ça à Massenet pour qu’il me retourne des sottises, qu’il balafre mes notes de son gros crayon et se fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à lui—mais pour les autres, bernique!

Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c’est se retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail; c’est emmailloter son inspiration et l’annihiler. Il faut écrire d’instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne l’exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l’élan. Cette puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases sonores, lumineuses.

Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un peu langoureuse et passionnée, dont s’enveloppent mes phrases au fur et à mesure que je les écris. Vraiment c’est ça leur seule petite valeur; et c’est à la minute précise où l’élan de mon cœur s’amalgame avec le travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se faire, et c’est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre et indéfinissable, qui m’envahit.

Voilà pourquoi j’aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes pauv’p’tites œuvres, le propre de toute volupté étant une sensation partagée.

Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver banale, parfois odieuse, toute réalité; c’est mon hypertrophie morale du cœur.

Et puis, quand on crée des choses de l’esprit, on veut être en communion constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s’en imprègne, on les suit jusque dans leurs moindres œuvres, et c’est une rudement belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d’être seule en tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d’une manche ou le plus ou moins cloche d’une jupe.

Si avec ce coin d’art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un ami comme vous, on n’est pas une femme trop à plaindre.

C’est pour ces raisons de joies pures que j’en veux un peu aux hommes qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu’ils veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal: l’Art.

Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble? N’allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»

Adieu.

CXVII — Denise à Philippe

16 Juin.

Quel petit tempérament vous êtes! N’avez-vous pas honte, une honte affreuse, de n’avoir pas répondu à ma dernière lettre? et que croyez-vous que j’aie à vous dire maintenant? Lettre gratuite à l’ingrat, voilà comme j’intitule celle-ci.

Vous ne la recevriez même pas si je n’avais à vous annoncer une bonne nouvelle: mon frère est arrivé hier, en surprise, et mère et moi sommes un peu folles de joie d’avoir notre beau lieutenant de vaisseau. Hélène est amoureuse de son oncle. Elle lui a tout de suite reparlé de vous; c’était au salon, le soir, après dîner.

Gérald, qui n’y va pas par quatre chemins, s’écrie:

—Au fait, miss Suzanne, êtes-vous comme Hélène? notre Philippe étonnant, sera-ce l’élu? vous décidez-vous? l’aimez-vous? Il y avait sensation de flirt entre vous quand j’ai quitté la France; qu’en advint-il?

Suzanne a répondu un peu sèchement:

—Vous avez une drôle de manière d’interroger les gens en coup de fusil...

—C’est que j’ai besoin de savoir s’il est sur les rangs avant de m’y mettre.

—Mettez-vous y toujours, mon cher; on ne fait pas de bons régiments sans beaucoup de soldats.

Et puis, ce feu de peloton tiré, ils se sont mis dans un coin à jaboter.

Ce matin, à onze heures, comme j’étais dans ma chambre, Alice y est entrée. Vous savez que nous avons une tendre affection l’une pour l’autre. Elle m’a demandé, après bien des circonlocutions, d’écrire à Aprilopoulos pour l’inviter à passer quelques jours avec nous. La pauvre femme voudrait bien que ce soit celui-là, l’élu.

Donc, puisque le poulailler s’enrichit de deux coqs, mon frère et le beau Grec, vous pourriez bien venir aussi; n’y mettez pas de discrétion.

Pour combler de joie votre âme blanche, je vous dirai qu’hier est partie pour les eaux d’Aix ma belle-mère. Suzanne accompagne sa grand’mère jusqu’à Paris, avec l’Anglaise de tite-Lène; elle va rester huit jours absente sous la garde de son père et de miss May, car elle est demoiselle d’honneur de la richissime petite Meg O’Cornill.

Du reste, vous verrez ma nièce soit aux Acacias, soit en quelque autre lieu very select; vous êtes si chics tous les deux!

Il n’y a plus à Nimerck que les gens de notre intimité qui vous aiment, sauf—pour peu de jours encore—ma chère tante en zinc. Cela n’est pas pour vous tant déplaire, puisque, elle et vous, gens de cour aux nobles manières sympathisâtes!!!

La saison, aux châteaux environnants, bat son plein; quelques-unes de mes voisines sont charmantes; quant à moi, je m’engage à tâcher d’être divine.

Sans rire, venez si vous le pouvez.

CXVIII — Philippe à Denise

17 juin.

Un mot en courant, ma grande amie, pour vous remercier de votre invitation, de vos lettres, vous prier de les continuer et vous soumettre la combinaison suivante: j’ai l’intention de prendre jeudi un billet de vingt et un jours pour Nimerck. Pour éviter tous les potins, retenez-moi tout simplement une chambre à la maison des Glycines. Je prendrai mes repas chez vous par exemple.

Ce projet vous convient-il? Répondez-moi.

Je suis allé hier au soir chez Mollier, j’y ai rencontré votre nièce, mais vous n’y étiez pas!

CXIX — Denise à Philippe

18 juin.

Quand je le disais... brave Mollier, va! Je n’avais pas songé à lui. C’est égal, je suis ravie, ravie. Venez; vous aurez votre chambre aux Glycines. Malgré ce petit éloignement, il y aura de bonnes heures de promenade et de jaserie.

Dites-moi par quel train vous arriverez et s’il faut vous envoyer la voiture à la gare, ou si vous aurez votre bicyclette?

Quel bonheur de vous voir! Est-ce bien vrai? Vous allez venir, et si vite? Nous lirons, nous ferons des courses à travers bois, nous longerons la mer sur le sable fin, au pied des falaises; nous nous vautrerons sur l’herbe comme de bonnes bêtes en liberté; nous causerons le soir, les coudes sur ma table de travail. Oh! comme ce sera bon!

CXX — Philippe à Denise

Dépêche.

Impossible partir, lettre suit. Viendrai bientôt.

CXXI — Philippe à Denise

30 juin.

Hélas! ma chère amie, tout est encore rompu. Je ne peux plus venir et voilà mon voyage remis. J’ai attendu jusqu’au dernier moment pour vous envoyer cette mauvaise nouvelle. J’en suis, pour ma part, désolé.

Ajoutez que je me sens très mal en train. Le bord de la mer m’eût fait du bien. Au lieu de cela me voilà encore indéfiniment ici. Je voudrais vous écrire et vous parler longuement. J’ai beaucoup de choses à vous dire et je ne le peux pas. J’ai une fatigue horrible et la tête me tourne.

Dans quelques jours je vous écrirai; ne me tenez pas rigueur.

Je vous aime tendrement.

CXXII — Denise à Philippe

1er juillet.

Mon cher grand,

Votre lettre m’attriste; je ne vois plus qu’une chose: vous êtes souffrant, malade peut-être plus encore que vous ne le dites, et voilà mon cœur tourmenté d’inquiétude.

Pourquoi ne pas venir? Venez; votre chambre est prête, non plus aux Glycines, mais à Nimerck, et c’est celle que vous aimez, tendue de toile de Jouy mauve, dans la grosse tour, avec la falaise et la mer à perte de vue devant vous.

Venez; le monde, avec ses questions de mesquines bienséances, n’a le droit de rien dire; ne suis-je pas entourée de ma famille et n’est-ce pas ma mère qui vous reçoit?

Venez; vous trouverez en moi l’amie qui console.

Venez; vous prendrez des forces à ma force, du calme à mon calme, du courage à mon courage.

Venez; l’affection profonde et droite que j’ai pour vous ne peut pas, émanant si loyale et si puissante de mon cœur, vous laisser dans cette tristesse.

Venez, venez, mon ami, vous réchauffer au foyer de ce cœur.

Notre chère amitié, moins qu’amoureuse, plus qu’amicale, doit se mettre au-dessus des questions de correction mondaine; ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qu’au fond elles valent? Je vous en prie, venez.

Il me semble que vous êtes mon grand frère, un frère en qui j’ai placé toutes mes complaisances, et c’est ma fraternité douloureuse de votre douleur qui crie vers vous: venez!

CXXIII — Philippe à Denise

7 juillet.

Ma chère trop loin, pauvre aimée petite sainte, toute croyante et impressionnable, comment résister plus longtemps à la douce chaleur de votre amitié fervente?

Il a bien fallu s’arranger pour aller vous voir; mais je ne vous ai pas écrit plus tôt ne sachant à quel jour serait fixé mon départ.

Je pensais partir aujourd’hui; diverses considérations m’ajournent à la semaine prochaine, mardi au plus tard. Je vous écrirai, du reste, l’heure définitive.

Écrivez-moi.

CXXIV — Denise à Philippe

9 juillet.

Mon ami,

Venez quand il vous plaira; je n’ose plus espérer que ce soit bientôt; j’ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide. J’étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour moi.—«Certes!»—allez-vous protester; mais attendez la fin: moi, doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments qui s’agitent autour d’elle. Jugez si l’idée de vous avoir un peu à moi seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!

Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu’inventer pour vous engager à venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l’herbe des falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd’hui d’une bien misérable éloquence et d’un bien pauvre entraînement.

Il n’y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu’ont certaines de dire: «Venez, j’ai besoin de vous voir.»—Cette raison dépourvue de raisons ou plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits amicaux.

Le malheur est que j’ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu enthousiastes qu’a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et, ce me semble, vous vous rapprochez d’Aristote disant à ses familiers: «O mes amis, il n’y a nul ami!»—Tandis que Montaigne pense: «En l’amitié de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l’une en l’autre d’un meslange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu’en répondant: parceque c’estait luy, parceque c’estait moy. Ceste parfaite amitié de quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy qu’il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry qu’il ne soit double, triple ou quadruple, et qu’il n’ayt plusieurs âmes et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien n’est extrême qui a son pareil.»

Ici je clos mon cours sur l’amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?

Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé, distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à votre amie, le moral et les amours vont mieux.

Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu’il vous plaira en m’appelant «petite sainte».—Vous vous rencontrez là en pensée avec Maupassant. Il m’écrivit un jour une délicieuse lettre commençant ainsi: «Ma chère sagesse.»—Il m’y reprochait de ne pas être une princesse assez sédentaire.—C’est une faute que je renouvelle avec vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite cause ne m’induise pas à vous perdre.

Je vous serre affectueusement la main et j’ai bien envie de signer: une princesse extrême qui n’a pas son pareil—pour en revenir à Montaigne.

CXXV — Philippe à Denise

11 juillet.

Chère Sagesse,

Ne devenez pas une princesse amère! Je prendrai bien décidément le train demain et serai à une heure du matin chez vous. J’évite ainsi l’épouvantable 14 juillet à Paris.

Mettez-vous bien dans la tête que mon vrai désir et mon plus grand plaisir eussent été de passer trois ou quatre semaines avec vous à Nimerck alors qu’il n’y avait personne, et que je regrette plutôt l’affluence de monde qui y est en ce moment. Je n’ai pas pu. Ne me taquinez pas.

A demain, ma chère, chère extrême.

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