Livre II
L’amour est comme la fièvre: il naît et s’éteint sans que la volonté y ait la moindre part.
Tous les plaisirs ne viennent pas de la cessation de la douleur.
Des esprits fort délicats sont très susceptibles de curiosité et de prévention.
Pour ces âmes trop ardentes ou ardentes par excès... avant que la sensation, qui est la conséquence de la nature des objets, arrive jusqu’à elles, elles les couvrent de loin, et avant de les voir, de ce charme imaginaire dont elles trouvent en elles-mêmes une source inépuisable.
STENDHAL.
LIV — Philippe de Luzy à Denise Trémors
Paris, 27 octobre 18...
2 h. du matin.
Je viens de vous revoir, de passer une soirée si semblable à celle qui avait mis en présence nos deux vies il y a quatorze mois, qu’il n’a tenu qu’à vous, qu’à moi, de nous croire au même soir exactement.
Vous êtes toujours fine et charmante, madame. Sans qu’il m’ait été possible de vous expliquer ce qui s’est passé dans mon âme—peut-être aussi dans la vôtre?—pendant ces longs mois, j’ai cru sentir dans le serrement net de votre petite main une vivacité si cordiale que j’ose vous demander comme autrefois la permission de vous voir et de prendre enfin le droit—que j’ai certes bien gagné—de me compter parmi vos amis.
LV — Denise à Philippe
28 octobre.
Votre écriture m’a fait tressaillir. J’ai gardé la lettre sans l’ouvrir, longtemps dans mes mains, cherchant à deviner ce que vous aviez mis là.
Je répondrai franchement à votre demande et vous prie de répondre franchement à la mienne: êtes-vous complètement guéri?
Notre rencontre imprévue d’hier m’assure que ma question n’est pas vaine. Vous avez pu compter les battements de votre cœur, vous savez son état. J’ai dans votre honneur une telle confiance, il m’est apparu si loyal pendant ces longs mois où vous n’avez rien tenté pour me voir ni pour m’écrire, que je suis émue et heureuse d’être l’amie qu’il s’est choisie.
LVI — Philippe à Denise
28 octobre.
Je suis guéri. Il faut que ce soit vous, madame, pour que j’ose écrire ces mots décevants. Ainsi que Henri Heine, je puis dire:
Mon cœur n’a fleuri qu’une fois
Il me semble qu’il y a cent ans...
Voulez-vous que ce soir je vienne prendre une tasse de thé et me guérir un peu—non d’aimer—mais de ce spleen nonchalant qui va augmentant, sans que ma volonté serve à rien autre chose qu’à fortifier le malaise moral où je vis.
LVII — Denise à Philippe
30 octobre.
Venez. Hélène a lu le mot guérir de votre dépêche. Elle m’a dit: «Est-ce mon ami Philippe qui est malade, maman?» Et comme je répondis: «oui»—«Oh! mère, il faut le soigner; vous savez si bien et c’est si doux quand vous soignez... ça console d’être malade.»
J’aurai donc deux délicats à fortifier; elle, le cher ange, et vous.
LVIII — Philippe à Denise
29 octobre.
Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que vos actes, dans ce qu’ils avaient eu pour moi jusqu’ici de plus secret.
Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C’est elle le maître de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu’une pareille tendresse pût lier un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d’exception, madame, de qui je suis heureux d’être l’ami.
Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la volonté de votre mari vous écrivant d’Athènes d’avoir à témoigner, par votre présence à la réception de l’ambassadeur, de son zèle à remplir sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l’anodin flirt de votre nièce, qui m’entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté, madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.
Mais, dans le tendre émoi où m’a mis cette reprise de nos relations, j’ai omis de vous conter une chose qu’il importe que vous sachiez.
Depuis un mois à peine, j’étais terré à Saalfelden, lorsqu’on me retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne d’Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle m’avouait s’être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la savoir, s’exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma disparition de Paris.
Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et, en vue d’un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit d’intrigue, je la lui révélai à elle seule. Vous pensez bien qu’elle fut flattée. D’autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il était question de vous. Ainsi, mon amie, j’ai su vos études d’harmonie reprises; j’ai même lu les trois œuvres que vous avez fait paraître. Puis-je vous dire que j’ai été touché au delà de tout, en vous voyant vous isoler de moi dans l’étude et non dans les légères distractions du monde? Vous demeurez suave jusqu’en vos sévérités, et cette peine d’exil imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en faisait de loin partager la détresse...
Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris elle continue néanmoins à m’écrire, je trouve que la situation se complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?
Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d’un rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent rester intactes sur le petit piédestal d’honneur qu’elles se sont fait, et on les aime à part des autres, justement parce qu’elles sont aussi séduisantes et non accessibles.
Hélas! nous sommes tous un peu écœurés de nos mièvres aventures, tous repus et déçus, et c’est notre mal, le mal du siècle, de n’avoir pas l’énergie d’aimer.
Vous êtes une des rares femmes que j’aurais aimé aimer, avant de vous si bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût séparés dans l’amour, et ce que vous m’auriez fait souffrir en me forçant à vous donner une vigueur d’âme que je n’ai pas. Si encore j’avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C’est l’éternelle histoire du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous croyez donner,—dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de Roumanie.
Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu’un d’autre se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.
Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la campagne, à m’imprégner de votre force morale.
LIX — Denise à Philippe
28 octobre.
Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce drame discret d’autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très tendre... ne le sentez-vous pas?
Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon cœur à un point extrême.
Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce! Cette nouvelle d’une correspondance secrète m’a fait frissonner. Songez donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j’estime, dont je connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu’une pareille liberté d’allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.
Si j’osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j’y retourne demain soir sans faute, l’ayant promis à ma mère.
Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n’a développé que les qualités d’apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-sœur s’est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de sa fille; c’est une correcte et droite créature, cette bonne Alice, croyant le mal aussi impossible aux siens qu’il l’est à elle-même, ne le soupçonnant pas; d’Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de cercles et de courses qu’il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête. Suzanne n’a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu’ont ses avances. J’en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en demander pardon.
Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?
Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce sentiment qui nous lie? C’est vraiment sur cette question que le psychologue délicat qu’est Bourget devrait faire marcher son prochain roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n’en peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d’une vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n’amuserait peut-être pas le public, les joies pures du cœur étant l’idéal de ceux qui les savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une œuvre qui laisserait beaucoup de marge à l’imagination des autres, une œuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du cadre où elle se renferme, serait peut-être une œuvre de vie.
Je sais bien que le roman doit toujours se composer d’une exposition, d’une intrigue, d’un nœud, d’un dénouement, la scène à faire (toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l’homme est illogique; remplies de contrastes, car la femme n’est que contrastes; gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!
Elles ne se plient pas aux exigences d’un caractère de héros, héros du commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n’est donc pas un roman (je m’en vante!) et cela n’intéresserait personne, car chacun veut voir, dans un roman, ou une espèce d’idéal de la vie, ou des souffrances si extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j’en ai rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la nôtre, la leur.
Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié aussi vive, un besoin de se voir, de s’entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l’un et de l’autre; une attirance indéniable, vous, tant d’obéissance à mes désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication, le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la franchise, l’exquis, l’incompréhensible du sentiment que nous éprouvons l’un pour l’autre.
LX — Philippe à Denise
30 octobre, 4 heures après midi.
Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n’ont aucun enchaînement voulu, préparé; elles n’ont pas la coordination progressive d’événements souhaités, poussant l’œuvre vers un dénouement bien exploité et trop souvent connu et prévu par le lecteur.
Mais, à cause de cela, elles m’en semblent plus intéressantes; si elles étaient un roman, avouez qu’il serait dans la forme et dans le fond assez neuf? Elles sont mieux qu’un roman, elles sont une tranche de vie. N’expriment-elles pas la déception d’un homme avouant sa lutte contre ses facultés latentes—qu’il sent, qu’il juge des plus sublimes!—Je blague; mais l’aveu spontané d’une impuissance douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d’étude. Ne dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d’un vouloir avortant, une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se dérobant malgré les efforts d’une imagination avide d’action?
J’ai, je crois, de l’élévation d’esprit; j’ai le sentiment de posséder quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis, rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d’influences puériles, je m’en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même, irrévélable.
Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais, si j’avais la force d’exprimer l’infini qui est entre ce que je suis et ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?
Nos lettres, chère, intéresseraient certainement—en dehors des gens ne pouvant se passer d’un mariage ou d’une mort aux derniers feuillets d’un roman—les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse, comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés désirs dont elles nient la valeur.
Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.
Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.
Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à Nimerck. J’apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la brûlerons.
Je vous fais porter cette lettre, afin d’avoir rapidement votre réponse.
LXI — Denise à Philippe
30 octobre, 5 heures.
Non, pas ce soir, mais tout de suite; venez dès la rentrée chez vous de votre domestique.
J’allais justement vous faire porter, moi aussi, cette lettre écrite avant la venue de la vôtre:
Mon ami,
Paul Hervieu, Grosclaude, Vandérem, Germaine et Paul Dalvillers viennent dîner ce soir; voulez-vous en être? Alors venez à six heures, afin qu’avant le dîner qui a lieu à huit heures, nous ayons le temps de causer et de flamber la prose de l’imprudente petite personne.
Cette réunion s’est combinée à l’improviste chez Germaine, tout à l’heure, d’une amusante manière. J’étais allée la voir, sachant qu’elle reprend ses réceptions dès sa rentrée à Paris.
Une femme très chic, fort élégante, était là en grandissime toilette, une Américaine du Nord, présentée a Germaine cet été, à Dinard, par nos amis O’Cornill.
Je ne sais si la dame avait, in petto, découvert que mon chapeau ne venait pas de chez Reboux, ni ma robe de chez Doucet, mais ma toilette simplette avec son genre discret et correct (toilette de voyage, d’ailleurs,) a fait prendre des airs à la belle étrangère. Sa politesse me classait avec des atténuations et des nuances qui m’ont amusée. Peu intimidée de la distance d’argent qui nous séparait, je me suis complue à être très drôle, très amusante, très finaude, voire très spirituelle (à moi, à moi, Marie Baskirscheff!). J’ai roulé la belle madame dans la poudre sucre et sel de mes saillies.
Et quel succès! Les trois hommes présents, tout à moi, rien qu’à moi; l’un tenant mon ombrelle, l’autre mon porte-cartes pour me permettre d’absorber à mon aise le Lacryma Christi. Hervieu, Vandérem, Grosclaude, me donnaient des répliques soignées, scintillantes, blagueuses, exquises. Germaine essayait vainement d’entraîner sa pompeuse milliardaire dans notre conversation; ahurie, la belle madame, l’âme en deuil de ses effets de toilette perdus, semblait hypnotisée.
Belle revanche en vérité, mais simple génie du moment et qui n’empêche qu’aujourd’hui l’argent ne soit le moyen de tout. C’est alors que le dîner de ce soir s’est combiné à la très nouvelle stupéfaction de la dame. Encore une qui doit donner à emporter à ses invités les menus d’argent de sa table, aimable attention pour ceux qui n’auraient pas de quoi déjeuner le lendemain.
Je compte sur vous, n’est-ce pas mon ami?
LXII — Philippe à Denise
31 octobre.
J’ai éprouvé tout à l’heure un léger émoi en écrivant sur l’enveloppe: Nimerck, Finistère.
Voilà donc le doux fil renoué. Avec quel soin je vais m’appliquer à ce que rien ne vienne ébranler cette chère amitié définitivement fondée, vous en doutez-vous, madame? Il faudra m’en savoir d’autant plus gré que vous demeurez ma mie. J’ai eu envie de baiser le bas de votre robe—la robe dédaignée de l’Amérique—quand hier soir, vos hommes célèbres jouant à l’esprit parlé pour se reposer de l’esprit écrit, Hervieu posant sa question:
—Quand cesse-t-on d’aimer?
Vous y répondîtes:
—Est-ce qu’on cesse d’aimer? il y a des gens qui sont morts et que je sens m’aimer encore.
Cette pensée a bourdonné autour de mon cœur toute la nuit; je sens si bien que je serai de ceux-là, vous aimant par delà la mort.
Bonne arrivée, madame! Nimerck doit être si beau par ces derniers jours d’automne. Donnez pour moi une caresse de vos yeux aux grandes pelouses, aux noirs sapins, aux durs rochers de vos mornes falaises, à toutes ces choses calmes et belles, et laissez-moi baiser dévotement le bout de vos gants.
LXIII — Denise à Philippe
Nimerck, 1er novembre.
Oui, l’automne est une belle saison. Encore du soleil, encore des feuilles aux arbres, encore des fleurs aux buissons, et le vent qui fait chanter les branches et gémit en parcourant toute la maison. Il devient, ce furieux, l’hôte avec lequel on passe au coin du feu les heures recueillies du soir. Que de souvenirs il réveilla au bruit continu de ses longs sifflements, et que de tristesses montent au cœur, chevauchées par ses tournoiements monotones! J’en ai, parfois, l’âme éperdue.
Octobre est mort. Novembre naît, dépouillant chaque jour un peu plus la terre; il fait beau, il fait froid. Je vous écris ce soir, triste jour des morts, la pensée obsédée du souvenir de mon père, souvenir cher et douloureux. J’ai porté ce matin, pour lui, au calvaire, une grande couronne toute faite de cinéraires aux feuilles d’argent et de branches flexibles de fuchsias dont les fleurs longues, délicates, minces et rouges semblent des larmes de sang.
Il dort sous un menhir, lourd bloc du pays natal; il n’a voulu rien d’autre au cimetière, affirmant ainsi aux humbles l’égalité dans la mort. Là, il nous a défendu de mettre des fleurs; seule, Hélène y porte, aux jours anniversaires, une rose France qu’elle pose, chargée d’un baiser, sur la mousse poussée au pied du rocher.
En rentrant, hasard étrange, j’ouvre un livre et je vois à la première page la signature de mon cher mort. Il a marqué ce livre d’une date: 1860. Ce: «c’est à moi»—demeure au delà de lui enfoui dans quelques linges blancs, sous la pierre blanche. Cela m’a serré le cœur et remué toutes les fibres tristes. J’ai pensé à des choses enfantinement tendres: sa main avait frôlé ce papier.
On retourne aux sensations naïves lorsqu’on souffre. Le cœur s’accroche à tout, tout lui devient bon pour aviver sa délicate souffrance. La force de l’esprit n’est plus rien. Cela m’a fait me souvenir de Germaine qui garde précieusement les derniers souliers blancs qu’a portés son bébé, avec un peu de la boue sur laquelle son petit pied avait posé. Elle tient à cette boue qu’il a frôlée, où il a mis sa toute petite empreinte, avec la même ferveur qu’elle tient aux fleurs pâles, desséchées et flétries qui ont entouré, touché son beau petit corps mort. Bête de cœur qui paillette d’étincelles d’amour les plus infimes choses!
Je suis triste aujourd’hui de mes souvenirs, triste d’une tristesse profonde; elle met des larmes à mes cils sans que je pleure: Une tristesse faite d’un vague effroi de l’aridité de ma vie à venir, si j’ose déduire et conclure du connu à l’inconnu.
Mais je ne veux pas plus longtemps vous ennuyer de ces choses. Adieu, mon ami. Je vous envoie mes meilleures pensées d’automne dorées encore par un peu de soleil, comme sont les feuilles mortes que le vent de mer fait, en ce moment, tourbillonner autour de nos dernières fleurs.
LXIV — Denise à Philippe
Nimerck, 15 novembre.
Vous n’avez pas répondu à ma dernière lettre et cela m’a fait un peu de peine. Je devrais pourtant faire grâce à votre paresse... pour ce qui nous doit lier et ce que j’attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes. Je vous demande seulement de ne pas trop m’oublier, vous soupçonnant une tendance à aimer particulièrement, comme le chat, ceux avec qui vous êtes toujours.
Je viens de passer par de grandes inquiétudes à propos d’Hélène, et suis encore toute endolorie des pensées qui m’ont étreint le cerveau ces jours-ci. Je comptais revenir à la fin du mois à Paris; mon départ est reculé, et Dieu sait quand j’y rentrerai maintenant.
Espérez-moi un peu et écrivez afin que ma grande solitude se peuple de souvenirs amis.
N’oubliez pas surtout que je chemine assez tristement dans la vie, et que le moindre signe de vous me causera une grande joie.
LXV — Philippe à Denise
Paris, 16 novembre.
J’ai appris seulement hier, chez votre belle-mère, l’accident arrivé à la chère petite Hélène, et quelles suites fâcheuses il en est résulté.
Cependant, d’après votre belle-sœur madame d’Aulnet, avec laquelle j’ai eu le plaisir de dîner, j’espérais vous revoir cette semaine, l’enfant guérie. Faut-il encore renoncer à cet espoir? Je souhaite que non, et pour moi qui désire vivement revoir mon amie, et pour vous que je sens si attristée de vos préoccupations et de votre solitude. Soyez sûre au moins que dans tous ces ennuis mon amitié ne vous abandonne pas; si même je pouvais aller passer un ou deux jours avec vous, je le ferais avec joie. Mais qu’est-ce que l’on dirait? Ce monde de potins en serait soulevé.
Et puis je ne peux malgré moi plaindre beaucoup les heureux qui sont loin d’ici. C’est vraiment à Paris que les ennuis prennent une couleur grise et enveloppent l’âme d’un brouillard triste où elle s’éteint. Mais la nature, la mer, l’horizon, maintiennent l’esprit dans une santé morale excellente et raniment le courage. Pour ceux qui pensent et qui composent, c’est dans la solitude et le recueillement que leur viennent les meilleures inspirations. Leur personnalité s’y développe, leur talent s’y élargit. Soyez persuadée que si vous êtes maintenant trop abattue pour en profiter, vous ne tarderez pas à en ressentir les heureux effets une fois rentrée ici.
Que veut dire, s’il vous plaît, madame, «pour ce qui doit nous lier et ce que j’attends de vous, vous êtes bien tel que vous êtes».
Voilà une terrible phrase! Je vous prie de me la développer.
Vous avez tort de me soupçonner d’avoir, comme le chat, une tendance à aimer particulièrement ceux avec qui je suis toujours. C’est une idée fausse; je pourrais vous en écrire long là-dessus. Si vous tenez à me comparer à un animal quelconque, prenez plutôt le chien fidèle et bon.
Adieu, chère triste.
LXVI — Denise à Philippe
18 novembre.
Triste?... Non, je ne le suis pas, seulement un peu alanguie et douloureuse. Si vous étiez là, je vous dirais le pourquoi de cette morbidesse. Cela réside en des riens que je sais analyser et que je ne peux vaincre. Ne vous êtes-vous pas surpris à garder une main un peu plus longtemps qu’il n’eût fallu dans la vôtre sans que votre cœur ou votre esprit y fût pour rien? cela est machinal et il plaît que ce soit ainsi. C’est comme un peu d’effleurement idéal; c’est fugitif, ce n’est rien; pourtant cela trouble et émotionne ainsi qu’une promesse d’amour. Mon état est celui-ci: un peu d’indéfini flottant autour de moi et gravitant vers quoi? je n’en sais rien.
Je me bucolise... l’automne, l’air pur et honnête des champs, la grande solitude, voilà les entraîneurs. Ne vous moquez pas trop de moi, s. v. p.!
Au reste, puisque vous dédaignez d’être chat, c’est au chien fidèle et bon que je fais cette confidence d’une gêne toute morale, et non au monsieur chic, engardénié et très cravaté de blanc.
Oui, oui, ce serait charmant une visite de vous; mais je n’ai pas le droit de prendre votre courage au mot...
Je me dis pourtant que ce pourrait être une chose enchanteresse ce voyage, si vous êtes friand de grand vent, de givre sur les pelouses, de houx aux feuilles luisantes, de mousses qui pleurent les feuilles mortes.
Si les promenades dans la tourmente ne vous déplaisent pas, ni les retours dans la maison close, ni les flâneries devant les grands feux sans autre lumière que la flamme du foyer, à l’heure fugitive et mélancolique du crépuscule, venez. Alors les ombres bizarres des meubles tremblent au vacillement des flammes et s’allongent sur les tapis, rampantes, pleines de mystère, tandis qu’au dehors les couchers de soleil rouges ensanglantent le ciel et font croire à un gigantesque incendie sur la mer.
Peut-être tout cela vous plairait-il infiniment.
Seigneur, où vais-je? Je ne pensais plus à votre brave peur des potins!
LXVII — Philippe à Denise
20 novembre.
Je n’aime pas cette ironie, madame, d’autant qu’elle me semble provenir d’un mal nerveux très inférieur à vos coutumières belles énergies.
Vous savez bien pour qui je crains les potins, n’est-ce pas? Alors trouvez-vous opportuns vos persiflages?
Je suis meilleur que vous, moi; j’ai été trouver Germaine et lui ai suggéré l’idée de partir vous désattrister avant l’arrivée de votre belle-sœur et de votre nièce. Cela a donné lieu à une scène comique entre elle, son mari et moi:
—Elle est triste? j’y cours, s’écrie gentiment Germaine.
—Eh bien et moi? vous m’abandonnez? réplique Paul.
—D’abord vous pouvez me suivre; et puis soyez raisonnable, chéri; vous savez bien que vous êtes dans votre phase chaste, donc je vous manquerai si peu...
—Germaine! s’exclama Paul, sévère.
—Eh bien quoi, mon amour? l’as-tu dit ou ne l’as-tu pas dit, l’autre soir? To be or not to be—et tu es très: Not to be, ces jours-ci.
—Continue, je t’en prie, de me ridiculiser devant Philippe!
—Lui? l’amant-blanc par excellence? Mais, mon amour, Toi, c’est par phases... lui, c’est à la fois quotidien, chronique et aigu. Tu peux me croire: il pèche toujours par omission!
Je pousse quelques: «Oh! oh! oh!» comiques, choqués, vexés, en pouffant, tandis que Paul, interloqué, demande:
—Qu’en sais-tu?
—Avec mon flair d’artilleur, je devine!
—Germaine! voilà de ces propos qui vous font mal juger dans le monde et...
—Voyons, gronde pas, ô mon fol amant!
—Mais moi, je proteste, madame Germaine!
—Qu’est-ce que ça y change? vous êtes un effleureur, mon cher Phil, vous le savez bien, pardi! Figurez-vous, amour de mari, je me souviens qu’il disait aux grandes filles, nos amies, lorsqu’il était petit (et moi encore plus petite) et qu’elles imploraient un baiser: «Je veux bien, mais surtout faites vite, pas fort et sans appuyer...» Une grâce qu’il leur faisait déjà dans ce temps-là, ce bout d’homme!
—Bon! ma chère; comme amant, je m’abandonne à vos sarcasmes—encore que vous parliez un peu sans savoir—mais en amitié, avouez-le, Germaine, on peut risquer le placement, je suis un fonds d’État...
—Parbleu, c’est bien ça: sûr, mais ne rapportant rien!
Là-dessus, nous rions comme trois fous; Paul envoie des regards passionnés à sa femme, et moi je leur donne ma bénédiction.
Ceci reste convenu: Germaine part pour Nimerck d’ici trois ou quatre jours. Son mari vous l’amène et revient à Paris, d’où nous partirons, lui et moi, pour la chasse, chez les Ferdrupt, Germaine ayant de tout temps déclaré qu’elle ne voulait pas mettre les pieds à la campagne de ces gens-là, parce qu’il y fallait trop travailler. Avez-vous su son aventure avec la douairière, morte depuis d’ailleurs,—et pas de çà!—Il était de bon ton, dans cette maison, d’afficher les mœurs extra-patriarcales. Or, Germaine étant venue passer quinze jours au Tilloy dans les premiers mois de son mariage, et n’ayant pas songé à munir sa malle de broderie, tapisserie, crochet, que sais-je? enfin de ces petites choses flottantes, sans forme, douces au toucher et qui se meuvent faiblement entre les doigts effilés des femmes, madame Ferdrupt, un soir, au salon, lui fit désobligeamment, quoique doucereusement, la remarque qu’elle seule était désœuvrée.
Le lendemain, à l’heure de l’ouvroir, devinez ce qu’invente l’enfant terrible? Elle apporte au salon un panier énorme et à l’ébahissement d’un chacun en tire une oie morte et se met à la plumer! Tableau.
Si vous ne souriez pas après une lettre pareille j’y perds mon latin. Allons, vite une belle risette, madame, à l’ami qui tendrement vous aime et qu’il vous faut aimer aussi un peu, dites?
LXVIII — Denise à Philippe
Nimerck, 21 novembre.
Voilà mon sourire, voilà mes mercis. La gentille pensée de m’envoyer Germaine! C’est vous tout entier, cela. Vous êtes un ami délicieux.
Mais quel Philippe votre lettre me révèle, insoupçonné jusqu’ici par moi! Va pour l’amant-blanc. Germaine, la chère enfant terrible, ne sait peut-être pas tout, dites?
LXIX — Denise à Philippe
Nimerck, 28 novembre.
A l’instant je reçois votre envoi de gibier. Merci de cette attention. Les cailles ravissent Hélène, tout à fait bien portante; elle en est très friande, la chérie.
Je pense que ces jolies bêtes doivent tenir lieu d’une lettre, cher paresseux; je lis entre leurs petites pattes et leur soyeux plumage, toutes sortes de choses gentilles, des paroles d’affection, de douces moqueries, voire des excuses consolantes. Je ne suis pas bien sûre de n’avoir pas vu aussi un peu d’ironie au bout du bec d’un perdreau; mais je n’ai pas insisté, et veux croire qu’il me souriait avec bonté, tout simplement, sans se ficher de moi le moins du monde, et sans avoir l’air de me dire que mes lettres courent un peu bien après les vôtres.
Je vous écris tandis que Massenet, charmant comme toujours, conte à Germaine, enivrée d’harmonie, un mot amusant qu’une femme de ses amies lui a servi l’autre soir. Il est de passage ici (pas le mot, mais Massenet) et doit assister après-demain à son festival musical à Nantes; ce sera un triomphe. Mon maître y est habitué. Massenet arrivait un peu en retard chez madame X..., à un grand dîner qu’elle donnait en son honneur. Il s’excuse en disant que ce qui l’a retardé, c’est qu’on est venu lui annoncer sa nomination de membre de l’Institut de Bologne. «Ah! dit la maîtresse de la maison, Immortadelle, alors!»
Massenet, qui a de l’esprit, a été enchanté du mot.
Peut-être allez-vous croire que vous avez cette lettre à cause des bestioles envoyées? Pas du tout, monsieur, sans gibier vous l’aviez.
Je voudrais vous savoir bien persuadé que je tiens au moins autant que vous à l’amitié qui nous lie; j’en fais toute ma joie, même toute mon espérance.
Vraiment, entre un homme et une femme, l’amitié s’empreint d’une ardeur charmante; cette sorte d’amitié a, je crois, la destinée de ce qui est grand chez l’homme, procédant de son choix, de sa volonté, de sa pensée, et non de son instinct comme l’amour. Ou elle est sublime, ou elle n’est pas. Quand elle existe, elle existe à jamais et va toujours croissant.
Ainsi sera la nôtre, j’espère. Aussi n’ai-je pas trop peur que l’éloignement ne nous détache l’un de l’autre. Ce sentiment-là demeurera entre nous une nécessité heureuse qui tiendra le milieu entre les besoins du corps et ceux de l’âme, une sorte de désir abstrait, doux à savourer. N’a-t-il pas résisté déjà à l’épreuve du feu?
Vous habitez mon cœur, mon ami; tant pis pour vous si vous ne vous y plaisez pas. Mais tout ceci n’est pas une raison pour que vous me laissiez trop longtemps sans nouvelles. Adieu.
LXX — Philippe à Denise
Le Tilloy (Somme), 28 novembre.
Vous avez raison: l’amitié entre un homme et une femme n’est pas un sentiment naturel, et l’on ne peut y arriver qu’après avoir traversé des épreuves et les avoir surmontées par une grande droiture de cœur, un grand effort de volonté; la principale et la plus dangereuse de ces épreuves, c’est l’amour. Je vous ai aimée avec la plus grande force dont j’étais capable; vous m’avez éconduit amicalement, je me suis guéri, et me voilà retombé à ma nonchalance de cœur habituelle. L’amitié que je ressens pour vous est très douce, je m’y abandonne sans réticence; je m’abandonne au plaisir de la subir et de vous le dire et rien au monde ne me pénètre d’un pareil bonheur. J’ai baisé ce «vous habitez mon cœur». Ah! qu’il me soit un cher asile, ce cœur adorable.
Un certain instinct que nous avons tous en nous, nous entraîne par instants vers un idéal informulé, abstrait. Le besoin de pureté dans ce rêve, produit par nos défaillances dans la lutte sociale, m’entraînait autrefois à Dieu et je lui aurais porté cette vague poésie latente, si je n’avais songé à cet autre qui avait pour devise: «Souviens-toi de ne pas croire».
Vous êtes cet idéal, maintenant, madame. Ce moi chercheur de la lumière dans la vie n’est plus errant: il est en vous, béat, chère beauté pure.
Je suis heureux qu’Hélène ait croqué les cailles; je les avais chassées à son intention. Dalvillers et moi sommes partis de Paris le 24 pour le Tilloy. Nous y avons retrouvé une bande de clubmen, ce qui me gâte un peu la joie dont je m’imprègne au contact de la nature. La nécessité misérable d’avoir à revêtir l’habit noir après les longues heures de battue dans les bois, l’obligation plus douloureuse encore de bostonner une partie de la nuit avec toute la féminité du château et des châteaux environnants, me font cruellement sentir l’infériorité de n’avoir point à soi une chasse qu’on ne serait pas obligé de louer—ô pauvreté!—où l’on pourrait vagabonder presque solitaire, un toit plus ou moins pointu où l’on rentrerait s’abriter, se reposer du bon repos, les pieds sur les chenets, la pipe à la bouche, devant une flambée de bois sec. Voilà un rêve peu chic, pas du tout cravaté de blanc; très prosaïquement j’avoue qu’il me hante depuis mon arrivée ici. Je regrette presque la douairière et ses sages travaux à l’aiguille; au moins permettaient-ils aux hommes de somnoler en fumant.
Est-ce bête, mon amie, d’être nerveux au point de souffrir d’une façon physique d’infériorités morales émanant des autres?
La médiocrité intellectuelle des Ferdrupt m’irrite et me rend malade. J’aime mieux la vraie bêtise; au moins parfois elle est drôle. Ah! que Germaine a bien fait de lâcher ces gens! Paul et moi apprécions maintenant à sa juste valeur le coup d’état de l’oie.
J’ai achevé de me gâter chez vous, parmi vos amis remueurs d’idées, livrant de temps en temps «ce coin divin qu’il y a dans l’homme», dont parle Henri Heine.
Ici, je me heurte uniquement aux «idées reliées en cuir de cochon» et c’est bien pénible.
Pour me tirer de douleur, j’ai entrepris la culture d’un petit flirt. Je ne dédaigne point cette ribote de perruquier lorsqu’il s’agit de me sortir d’un ennui grandissant. Je compte sur votre aimable philosophie pour n’en tirer que d’indulgentes déductions sur mon fâcheux caractère. Ce régime—facile à suivre, surtout à la campagne—m’a réussi. J’accepte valse, boston, insuffisance morale de mes hôtes et de leurs hôtes, avec plus de courage, une volonté plus affermie. Cette résignation m’aidera, je l’espère, à supporter avec passivité tous les ennuis que mon mauvais destin me réserve encore durant l’achèvement de mon séjour; je ne puis malheureusement l’écourter ayant eu l’imprudence de m’engager, dès Paris, à accomplir un temps fixe.
Écrivez-moi, dites-moi ce que vous devenez; travaillez-vous beaucoup? Où en êtes-vous de votre air hongrois? Si vous avez composé trois notes nouvelles, envoyez-les-moi. Nimerck est moins désert, paraît-il. Georges Granbaud, arrivé ici depuis hier, m’a donné vaguement de vos nouvelles. Il est très discret sur vous, votre spirituel voisin. Il m’a jeté entre deux bouffées de cigare, que madame votre mère continue de regretter que votre nièce ne soit pas mariée. Pauvres espoirs de madame de Nimerck! je leur souhaite longue vie. Et pourtant miss Suzy vaut bien certaines autres, épousées tous les jours; il ne faudrait peut-être qu’un homme courageux pour la remettre dans le droit sentier.
Granbaud nous a dit, à moitié, le dernier trait de Germaine; donnez-nous toute la scène. Paul est anxieux de savoir le nouvel avatar de son fol esprit, et comment s’est passée l’aventure entre le substitut et la chère incorrigible Saint-Jean-Bouche-d’Or.
Racontez-moi tout: ce que vous pensez, dites, faites;—et surtout donnez-moi des nouvelles de votre délicieuse Hélène.
Respectfully yours.
LXXI — Denise à Philippe
30 novembre.
Voilà une lettre bourrée, ce qui s’appelle bourrée. Vous y sentimentalisez d’une manière des plus sublimes votre amitié, vous y parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y chiquenaudez Suzanne... ouf! j’en suis essoufflée!
Commençons par la chose gaie: l’autre jour dînaient ici le général Hepper, le colonel de Frégon, l’amiral des Issarts, puis un substitut des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l’esprit fin que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l’ornière; le colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L’esprit de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M. Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.
Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations, tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit homme, parlant de l’Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à pleurer, mais non pas bête—ce qui est très différent—donnait l’envie folle de rabattre d’un bon coup son impertinent caquet.
—«Il faut secourir ce futur procureur... je n’y tiens plus, je vais m’immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l’oreille.
Alors, elle s’ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d’esprit qu’on soit, le peu qu’on en a se développe dès qu’il s’agit de se raconter. Il parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du mariage:
—Oui, madame, la vie est triste en province; pour s’y faire un centre, il faut se marier; mais voilà: choisir c’est si difficile et si chanceux.
GERMAINE.—Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...
LE SUBSTITUT.—Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple; intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin charmante comme...
GERMAINE.—Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un compliment!
Et Germaine, s’étant mise au ton, minaude.
—Oh! madame, ce n’est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?
—Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c’est très juste, car dans la magistrature il ne suffit pas d’être bête, il faut encore avoir de la tenue!
Et cette impertinence fut lancée d’un ton à nous ravir tous.
Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un vague intérêt pour Suzanne. Si j’osais, je vous gronderais. Vous avez jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si quelque grain, par hasard, n’allait point germer. Cela est mal.
Depuis l’arrivée de ma nièce, j’ai en vain essayé d’avoir avec elle la conversation projetée. Suzanne se dérobait.
Votre lettre m’a servie, et voici comment les choses se sont passées.
Je venais d’en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre. Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l’enveloppe, en cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.
—Je vous dérange, tante?
—Non, Suzanne.
—Mais vous lisiez, je crois...
—Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m’a contristée.
—Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide, sans doute? Mais vous êtes la bonne, l’unique consolatrice; vite écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son pistolet; je vous laisse, je me sauve!
Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des larmes. J’ai senti l’instant propice, j’ai parlé—comment? Je n’en sais rien, j’étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la froide expérience de cette fille de vingt ans; j’ai parlé avec la persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête posée sur mes genoux...
Elle m’a promis d’être plus réfléchie, plus sérieuse à l’avenir. Mon ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans entendre, a tout deviné du drame de votre cœur, du cher secret qui nous lie.
Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous, dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»
Voilà comme nous sommes, aimant jusqu’à la torture infligée par ceux que nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de franchise j’ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»
Suzanne m’a remerciée d’avoir brûlé ses lettres.
—Tante, moi aussi j’ai gardé les siennes, faut-il les brûler?
—Ce serait plus sage, ma mignonne.
—Oh! comme c’est triste...
Elle s’est levée et, prenant mon bras, m’a entraînée jusqu’à sa chambre. Là, derrière l’amas parfumé de son linge d’été rose, mauve, bleu, sous l’enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son péché»,—elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que n’étiez-vous là!
Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle espérance juvénile à jamais perdue...
—Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?
—Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton désir.
Et, tandis qu’elle lisait, j’allai regarder à la fenêtre. Le bruit imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je songeais: les hommes légers sont bien coupables.
Mais elle, n’y tenant plus, s’écria:
—Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j’étais folle de croire...
J’ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d’un autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce petit cœur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous l’écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir l’entraînement.
Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l’épouseriez-vous pas?
Vous l’avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et n’est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté d’une vie déçue?
La première expérience d’amour d’une jeune fille, lorsqu’elle réussit, ne s’immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d’amour.
Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil, l’insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le neveu de votre grande amie.
DENISE.
P.-S.—Tite-Lène a marqué d’un mot cette journée. Comme Suzanne essuyait les dernières larmes que diamantaient les flammes de vos lettres, ma fille entre chez sa cousine. «Tu as du chagrin, Zon? Tu pleures? Pourquoi donc pleure-t-elle, maman?—Elle a de la peine, mon ange.—Ah! pauvre Suzanne! C’est vrai, la vie est triste il y a des jours... et ma poupée est en son... et mon petit oiseau est mort... Je voudrais m’en aller dans une étoile, s’il vous plaît, maman?»
LXXII — Philippe à Denise
2 décembre.
Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire. L’adorable mot de la petite m’a plus remué que toute l’exposition du chagrin de mademoiselle d’Aulnet.
Pour demander la main de Suzanne il faudrait d’abord savoir si la jolie enfant accepterait ceci:
1º Un homme qui l’aimerait très raisonnablement et serait désireux de diriger sa vie, leur vie, comme il l’entendrait.
2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu’à présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu’il pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l’obtient que de loin en loin.
3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l’obligation de vivre des rentes apportées par sa femme, ce qu’il ne souffrirait pas; alors, voulant se conduire en homme d’honneur, il se retirerait dans la terre de Luzy qu’il possède (en indivis avec son frère), château, étang, ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château, avec les quinze mille francs de rente—ceux-là inscrits sur le grand-livre—le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le monde.
Je vous dis cela en blague, mais c’est pourtant l’absolue vérité. Je trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire «aller la maison», si soi-même on n’apporte sinon plus, au moins autant par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation inacceptable. N’est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari une subalternité morale tout à fait dégradante?
Si mademoiselle d’Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je l’épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez piètre figure dans notre monde, il faut qu’elle accepte l’enterrement de première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des événements en élevant bien les enfants qu’elle aura l’obligeance de me donner,—pour nous distraire—et en essayant de remplacer à moi seul la foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l’Opéra, les courses ou les concerts des après-midi du dimanche, l’hippique, les mardis de la Comédie-Française, les samedis de l’Opéra-Comique, les vernissages des diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les promenades de five o’clok à l’avenue des Acacias, les séances de polo le printemps, les eaux dans les trous chics l’été, les honneurs du pied et les chasses l’hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux, et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins, avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et les bals blancs, bleus roses, etc., etc.—Ouf! ouf! j’en suis déjà épuisé!
Sérieusement, si vous jugez qu’il me faille épouser pour le très léger dommage qu’on m’a—convenez-en?—entraîné à commettre, un peu pour l’amour de l’imprudente, beaucoup pour l’amour de vous, je me résoudrai à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous prie de dire mes conditions sine quâ non; elles sont absolument réfléchies et sérieuses.
Adieu mon amie chère.
Ah! quelle crainte j’ai de vous voir m’entraîner d’une façon sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.
LXXIII — Denise à Philippe
4 décembre.
Eh bien! n’ayez plus de crainte. Je n’ai pas lu votre terrible lettre à Suzanne, mais je l’ai interprétée et la lui ai résumée.
Elle a eu une minute d’hésitation, il faut lui rendre cette justice; après quoi, très tranquillement:
—Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l’ogre, le barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d’une éternelle retraite dans son château; pourtant, si sa nonchalance s’arrangeait de cette vie et que vraiment il m’y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c’est maigre. J’ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu près trente-cinq mille francs à dépenser par an—un peu moins de trois mille francs par mois, c’est peu... bien peu.
—Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de gros sous; l’aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l’autre jour, tu me demandais comment j’avais résisté à son charme. C’est de l’amour, cela, Suzanne.
—Oui, peut-être l’ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand, élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu s’en servir! Et puis, tout ça pour aller s’enterrer à Luzy toute l’année...
—Tu viendras passer trois mois d’hiver, chez moi, dans l’appartement inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là parfaitement.
—Mais trente-cinq mille francs... qu’est-ce qu’on peut faire avec ça?
—On peut vivre comme je vis, s’entourer d’amis, les bien recevoir, mais simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une existence charmante; elle vaut l’autre, je t’assure.
—Vous en parlez à votre aise, petite tante; d’abord, vous habitez l’hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet hôtel. Puis, l’été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux donjon breton est épatant; c’est encore très chic. Enfin, vous, vous avez pris cette manière-là: c’est votre genre de connaître peu de monde, de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des autres qui attendent derrière, mourant d’envie d’être introduits et faisant tout pour y arriver. Mais moi? j’ai toujours été représentative... et puis, voudrais-je l’essayer, je ne saurais même pas vous singer. Il me faut la foule pour m’aider à jouir de ce que je possède; j’aime qu’on me regarde dans la rue, j’aime l’hommage et la curiosité de tous. J’aurais voulu être reine ou grande artiste...
—Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d’une union possible avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?
—Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement, tante, dites ce que j’ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne veux pas encore me marier; qu’il sera temps d’y songer plus tard»; enfin arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis, toqué de moi, cet attaché d’ambassade, fier de mes succès... Évidemment, pas le charme de Philippe... oui, mais l’un m’adorera tandis que c’est moi qui aurais été capable d’adorer l’autre... Et c’est la pire bêtise pour une femme d’adorer son mari!
A mon tour, j’ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler mon mari. J’avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le pardonner. Mon ami, j’espère n’avoir troublé en rien, pour l’avenir, votre curieuse manière d’être vis-à-vis l’un de l’autre! Que tout ceci me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d’en rire, infiniment triste.
LXXIV — Philippe à Denise
6 décembre.
Moi, cela me paraît charmant.
Allons donc, je retrouve ma Suzanne! jolie poupée intelligente, certes, mais surtout combien supérieure comme fille pratique. A travers quel prisme l’aviez-vous vue et me la présentiez-vous? Ah! quel beau troubadour vous êtes, ma chérie, et comme je baise avec tendresse et respect le bas de votre pourpoint.
Mais si, dans le fond, je suis ravi de la tournure prise par les événements, à la surface, je suis rageur. Dans son dédain de moi—notez que je le trouve tout naturel—votre nièce a touché la plaie de ma vie: «Si encore il faisait quelque chose, ce Philippe!» Ce doute de moi, cette éternelle hésitation qui me fait incapable de produire quoi que ce soit, qui me rend incapable, même de faire un mari,—la pire des conditions sociales à l’heure qu’il est, pourtant,—m’exaspère.
Elles n’ont pas tort, ces légères, de nous mépriser un peu; nous nous ressemblons trop par certains côtés pour qu’il en soit autrement. On ne choisit pas un sol mouvant pour y construire sa demeure. Au fond, il y a une grande leçon à tirer de son «si encore il faisait quelque chose». Je m’en sens l’âme tout humiliée de la bonne humilité.
Voyons, ma sage madame, un conseil: que diriez-vous si votre ami se décidait à faire de la politique? C’est la carrière des gens qui n’en ont pas. Des gros bonnets de mon pays m’ont dernièrement pressenti à ce sujet. J’avais réservé ma décision, voulant vous consulter à votre rentrée à Paris; mais les événements m’entraînent à vous en parler plus tôt. Vous connaissez la situation, dites sincèrement votre avis.
Tendrement à vous.
LXXV — Denise à Philippe
7 décembre.
A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez! Savez-vous bien qu’il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez sérieusement l’intention de faire de la politique, changez un peu vos armes; coupez votre écu écartelé d’une ondée où vous ferez graver cette devise: Avoir la conscience pure est une joie supérieure. Elle vaudra, dans l’occurrence, celle que vous avez. Les merlettes sur sinople n’en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.
Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens se débattent tous?
Faire de la politique, c’est s’engager à avoir le génie du moment... et le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d’en avoir. Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l’état, où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le spartiatisme et son brouet ont du bon, les mœurs athéniennes, nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l’art en procède, l’art étant dans ses manifestations éminemment aristocratique.
Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra toujours «du pain et des spectacles», quoi qu’on dise, et les Romains étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l’un sans l’autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle nous mène je ne sais à quel abîme, et l’avenir social me paraît plein de cataclysmes.
Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux. J’ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice un peu souillée.
O bien heureux qui peut passer sa vie
Entre les siens, franc de haine et d’envie,
Parmi les champs, les forêts et les bois,
Loin du tumulte et du bruit populaire
Et qui ne vend sa liberté pour plaire
Aux passions des princes et des rois!
Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut vers 1570.
Las! que nous sommes misérables
D’être serves dessous les lois
Des hommes légers et muables
Plus que le feuillage des bois!
Les pensers des hommes ressemblent
A l’air, aux vents et aux saisons
Et aux girouettes qui tremblent
Inconstamment sur les maisons...
Leur amour est ferme et constante
Comme la mer grosse des flots
Qui bruit, qui court, qui se tourmente
Et qui n’a jamais de repos.
Ce n’est que de vent qu’est leur tête;
De vent est leur entendement
Les vents encore et la tempête
Ne vont point si légèrement.
Mais cet ardent feu qui les tue
Et rend leur esprit consumé
C’est un feu de paille menue.
Aussitôt éteint qu’allumé.
Ainsi l’oiseleur au bocage
Prend les oiseaux par ses chansons
Et le pêcheur sur le rivage
Tend ses filets pour les poissons.
Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée. Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est une qualité de plus en plus rare.
Au milieu de tout cela qu’advient-il de votre flirt? J’ai bien peur qu’il n’y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l’adversaire. Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d’idées contraires à la paix du flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de politique, d’avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de la «petite secousse» qui s’est mise en frais de coquetterie cérébrale et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?
Hier, nous avons passé une heure exquise à l’île de Sein; Germaine, enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en voudraient-ils pas trop?
LXXVI — Philippe à Denise
9 décembre.
Vous avez soufflé d’une haleine légère sur le château de cartes, qu’en s’efforçant un peu votre ami voulait édifier; il est à bas, n’en parlons plus. Cette solution ne vous surprendra pas, vous qui me tenez pour le plus nonchalant des hommes. D’accord; mais vous allez trop loin: ne pas me croire capable du moindre petit flirt sans être pris de force, c’est exagérer. Viol—voilà un bien gros mot pour un léger divertissement piqué, en passant, au bout de ma baguette de promeneur. Il n’entre pas que de la paresse et de la nonchalance dans ma manière d’être. Je suis, à vrai dire, un convalescent. J’ai été tellement ballotté ces deux dernières années, j’ai vécu dans une si mauvaise atmosphère intellectuelle et morale, que ma volonté a bien failli y rester toute. Je ne suis pas encore complètement remis, mais—grâce à vous un peu—je suis en meilleur air et je vais mieux. Faites-moi crédit de quelque temps encore.
Vous m’excuserez, ma douce amie, de vous entretenir si longtemps de moi. Le moi est généralement haïssable, mais il est permis dans les lettres. C’est ce qui les rend délicieuses quand elles viennent d’une personne aimée. Autrement on a la ressource de ne pas les lire. J’espère que vous parcourrez la mienne et y répondrez promptement. Dans cette réponse veuillez me parler de vous plus que vous ne le faites, c’est pour moi un sujet plus intéressant que les vers de Desportes, et que votre thèse philosophique sur la politique.
Dalvillers m’a communiqué la dépêche de sa folle amante, il va partir rejoindre l’objet aimé. Pardonnez-moi de ne pas l’accompagner; miss Suzanne étant à Nimerck, j’aime mieux laisser la paix se faire dans son esprit et loin de moi. Soyez sûre qu’elle m’en veut d’avoir été obligée de vous exprimer franchement son opinion sur vos projets; elle serait agressive et je sens, moi, que je serais cruel.
Comme tous les humains j’aime un peu faire souffrir, mais ce sentiment n’est une suavité que lorsqu’on peut d’un sourire, d’un geste, changer cette souffrance en joie. Ce n’est rien de faire couler des larmes s’il est permis—et doux—de les tarir sous des baisers. Ce ne serait pas opportun en la circonstance, aussi je m’abstiens.
Adieu.
LXXVII — Denise à Philippe
10 décembre.
J’ai donc fait de la philosophie sans le savoir; vous m’en voyez gentilhommesquement confuse!
Mais comment voulez-vous que je parle plus de moi? mon moi tout svelte, tout pâle, tout brun est si peu intéressant! j’en trouve, d’ailleurs, mes lettres farcies. Nous ne valons, nous autres femmes, que par l’imprévu de nos sensations, lesquelles nous savons mal analyser; comment, alors, les bien exprimer? Vrai, je me trouve peu attrayante; je n’ai d’autre esprit que celui du cœur et c’est, d’entre tous, le plus bête. Non, ne parlons pas de moi, mais des autres que vous aimez aussi, de Germaine par exemple. Elle sème notre vie d’événements si amusants, de réparties si drôles! Voilà une femme exquise. Comment, l’ayant connue jeune fille, ne l’avez-vous pas épousée? comment se peut-il faire que vous ne l’ayez pas aimée?
Granbaud multiplie ses visites à Nimerck en son honneur; grâce à eux deux nos soirées ne chôment pas. Hier après dîner la conversation tombe sur les maris:
—Voulez-vous une fois, une seule petite fois être sincères? interroge Granbaud.—Pour vous toutes, qu’est-ce qu’un mari?
—Peuh! la bête de question, mon cher! s’écrie Germaine,—elle sent d’une aune la candidature à l’amant. Vous croyez, homme d’esprit, que nous allons bêcher nos maris en votre honneur? c’est bien trop bourgeois pour nous. Un mari? mais c’est quelquefois un être charmant; le mien, par exemple, est délicieux; il y a des gens qui, nous comparant, me trouvent plus intelligente. Ce n’est pas cela: nous avons peut-être tous les deux une égale part d’intelligence, seulement nos deux esprits n’habitent pas les mêmes pays.
—Délicieux!... mais ça ne me dit pas ce qu’en général vous pensez qu’est un mari?
—En général? Eh bien, c’est un douanier... (tête et stupeur de nous tous). Mais oui, mes enfants: un douanier qui doit se garder de l’exportation par crainte de l’importation!
Le mot n’est-il pas joli? Cette Germaine est pleine d’imprévu. Écoutez encore: Vous savez qu’ici mère est obligée de consacrer un jour de la semaine à recevoir ses vieux amis et voisins de campagne; ils seraient fort marris d’avoir en vain dérangé leurs vieux domestiques, leurs vieux chevaux, d’avoir usé sur les pierres et dans les fondrières de nos routes leurs vieilles guimbardes, pour venir se heurter à l’huis clos du vieux domaine. Or, hier, était le fameux jour de maman. Après le déjeuner, nous nous dispersons dans nos appartements, les unes pour écrire, les autres pour lire ou penser.
Vers trois heures, du côté de la lande, j’avise une voiture luttant courageusement contre une bourrasque comme la haute mer sait nous en offrir. Toutes les portes et les fenêtres gémissent, l’ouragan s’acharne; le petit point noir approche vaillamment coupant la brise; je le vois s’engouffrer sous la sapinière. Alors, je pense: une visite; je quitte ma chambre, je descends au grand salon. J’y trouve Germaine seule, installée dans un fauteuil et lisant au coin du feu flambant de la cheminée, mais vêtue de sa jaquette de loutre, de son chapeau, de son voile, de son boa, et son manchon sur les genoux.
—Tiens, tu vas sortir?
—Mais non.
—Tu rentres?
—Mais non.
—Comment, mais non? Alors d’où vient que tu sois couverte ainsi?
—Je vais te dire, ma chérie, j’ai remarqué l’autre mardi, ceci: chaque personne venue visiter ta mère, au bout d’un moment de confortable installation dans une de ces bergères Louis XVI, s’écriait: «Dieu, qu’il fait bon chez vous, chère madame; j’ai vraiment trop chaud!» Moi, ce même mardi, j’ai gelé toute la journée malgré le calorifère et un feu épatant à rôtir plusieurs cochons dans cette vaste cheminée. Mais, dans un salon pareil, il n’y a ni feu, ni tentures, ni tapis, ni portières, ni rideaux qui tienne! Quel recours as-tu contre huit fenêtres, six portes, quatre-vingt-dix mètres de surface et six mètres de hauteur de plafond? C’est pas la peine de lutter, aussi je ruse. Ma chère, j’avais une de ces chairs de poule à écorcher la main d’un honnête homme, s’il avait risqué de me toucher. Alors, aujourd’hui, je n’ai pas hésité, je me suis habillée en visiteuse. Je suis très bien à mon tour, prête à dire comme les autres: «Dieu, qu’il fait bon, etc.» Tu y es, ma Tanagrette?
Voilà de ses fusées charmantes; elles jaillissent pimpantes, au gré de son caprice.
Hier, elle va voir à Sainte-Anne-la-Palud la vieille douairière Le Thiludec, celle-là même qui a si vilainement tenu sur elle, par rapport à vous, les méchants propos que vous savez.
Mère, un peu craintive des boutades de l’indisciplinée Germaine, avant de la laisser monter en voiture, la catéchise:
—Promettez-moi, mon enfant, de ne rien dire d’incorrect à cette vieille amie de votre mère et de moi. Oubliez ce qu’elle a dit de vous: cela vous a si peu nui; personne au monde n’y a prêté attention; elle a toujours été si mauvaise langue que ses calomnies ne portent plus. Promettez, chère petite, de sembler ignorer ses méchants potins?
—Ah! chère madame, de grand cœur. Je n’en ouvrirai pas la bouche; je suis bien au-dessus de cela! Si vous croyez que je m’abaisserai à relever les propos incongrus de cette vieille folle, vous ne me connaissez pas! Je vais la voir par égard pour vous et maman; mais je ne dirai rien, absolument rien, rien, rien!
Quatre heures après, nous la voyons sauter de la victoria devant le perron, animée, fraîche, rosée de l’air de la lande, jolie comme un colibri; elle traverse en coup de vent le hall, entre au petit salon où ma belle-sœur, Suzanne et moi devisions, et, dès le seuil, s’écrie en agitant, désespérément comique, son petit manchon emplumé et fleuri:
—Ah! mes enfants! Ah! mes enfants! Vous savez? j’ai tout dit! mais tout, tout, et même plus! Ah! quelle scène!
Nous en avons ri un quart d’heure, tandis qu’elle, singeant la grosse Le Thiludec, nous jouait sa visite, leur dispute courtoise, et jusqu’aux aboiements du roquet de la vieille comtesse.
Puis, s’arrêtant brusquement, après une pause grave qui semble devoir couver et faire éclore dans ce cerveau léger une réflexion pleine de sagesse:
—Tenez, au fond, je suis comme Jules Renard, moi: quand j’ai de petits embêtements avec une personne, je voudrais tout de suite la voir morte!
Voilà-t-il pas une lettre, monsieur mon ami, bien plus philosophique que l’autre?
Nous rentrons toutes et tous à Paris le 23. Germaine et moi vous convions à venir dîner en tête à tête à quatre, chez moi, le lendemain de notre arrivée, will you?
LXXVIII — Philippe à Denise
12 décembre.
J’accepte avec joie le tête-à-tête à quatre, mais je vous prie de me laisser vous offrir ce dîner au cabaret. Ne dites pas non; je m’en fais une telle fête! Après, nous pourrions aller au théâtre ou entendre la messe de minuit, à votre gré, mesdames, car nous serons le 24, sans que vous ayez l’air de vous en douter. Nous réveillonnerons ensuite.
Je vais rêver au menu; que puis-je inventer, afin qu’il soit plus exquis que les vôtres, madame Denise?
By God, j’en suis ému.
Germaine, aidez-moi, conseillez-moi; inspirez-moi une combinaison de mets rares, étonnants. Lucullus dînant chez Lucullus, voilà ce qu’il me faut réaliser.
Adieu, madame Tanagrette; je n’ai plus rien à vous dire, tout absorbé déjà par la confection de mon menu, et par le bonheur de penser que je vous aurai à moi seul toute cette nuit de Noël, vous deux que j’aime. Paul ne compte pas!
LXXIX — Denise à Philippe
Samedi, 14 décembre.
Paul dédaigne vos insultes et vous traite de polisson tout en acceptant cette petite débauche; moi, je m’en fais une fête. Le croiriez-vous? cela ne m’est jamais arrivé de dîner au cabaret. Je n’avouerai pas ça aux bonnes petites amies... ce qu’elles me blagueraient!
Adieu, cher ami. A mardi en huit. J’arriverai avec les Dalvilliers chez Paillart—il est votre pourvoyeur ordinaire, nous dit Paul.
LXXX — Philippe à Denise
Dimanche, 15 décembre.
Voulez-vous être exquise? Laissez-moi venir vous prendre. Je serai mardi vers six heures chez vous. J’aurai une bonne heure et demie à vous avoir, à moi seul, dans un grand recueillement, et c’est le moins qu’il me faille après une si longue absence. Notre amitié a besoin de cette entrevue. J’aurais aimé que vous l’eussiez senti, dear.
Your as ever.
LXXXI — Denise à Philippe
Lundi, 16 décembre.
Je n’aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à moins d’avoir l’air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour reprendre ma liberté et changer l’ordre et la marche de cette honneste nopce.
Du reste, cela n’a pas grande importance et vous ne m’en voulez pas?
Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m’a bien interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à organiser, ranger, fermer, on n’a plus le droit d’avoir une pensée en dehors, on est pris par la matérialité bête de l’existence. C’est alors que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit manquer à l’appel. Tout à l’heure, à la lingerie, devant ces armoires combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu’il fallait visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j’ai eu envie de pleurer.
Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...
Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu’un grand seigneur l’épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la tzigane que de celui du grand seigneur—bien que certains préjugés sociaux ne m’inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin socialistes sont la preuve,—et je tiens de la grand’mère Rurika, étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.
Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.
LXXXII — Philippe à Denise
Mardi, 17 décembre.
Vous avez quelque désir de ce revoir? on ne s’en douterait pas... Vous faites preuve d’une inhabileté insoupçonnée par moi jusqu’ici. N’avoir pas su vous dépêtrer de la combinaison de Paul!... Je vous en veux.
Je ne m’étonne pas de vous savoir ce sang tzigane dans les veines; il est des jours où vous avez des yeux de fauve, le regard cruel, terrible. D’où vient ce petit nom de Rurika? Vous devriez rechercher cela.
Mais parlez-moi un peu des descendances de race et dites-moi de qui Hélène peut tenir sa belle toison d’or, ses yeux bleus, son teint transparent, pâle et rosé? Car miss Suzanne m’a dit que votre mari est brun, lui aussi.
Adieu. Je vous en veux, vous savez.
LXXXIII — Denise à Philippe
Nimerck, mercredi 18 décembre.
J’espère, ils ne sont pas sérieux ces deux terribles: «Je vous en veux».—Est-ce bien vrai? vous m’en voulez, méchant ami volontaire?
Voyez-vous le curieux: il veut savoir, et, prenant les mouches avec du vinaigre, contre toute règle établie, demande des détails à la pauvre propriétaire des yeux de fauve. Vous êtes poli, vous, à la bonne heure!
Tout ce que nous savons de l’aïeule Rurika, c’est qu’elle fut rencontrée par Michel de Grodnoy son mari, en Lithuanie, dans le gouvernement de Volhynie où il possédait une terre. Il y allait fort rarement, étant très Russe et, par conséquent, détestant les Polonais.
A l’orée d’un de ses bois s’étaient établis des Tziganes. Un matin, Michel, sous la haute futaie, croise la belle Rurika. Elle s’en revenait de la source et portait sur sa tête une cruche pleine d’eau. Rurika enveloppe d’un regard étreignant le boyard qu’elle savait être le seigneur de la terre, et lui dit:
—Salut à toi. Ma cruche est pleine. J’en suis heureuse.
Puis, fière, elle passe.
Chez nous, en Russie, c’est signe de bonheur de rencontrer une jeune fille lorsqu’elle revient de la fontaine avec sa cruche pleine, et signe de malheur de la rencontrer y allant et le vase vide.
Grand-père, frappé du fameux coup de foudre, suivit longtemps des yeux la belle créature mi-nue sous ses haillons, belle ainsi qu’une statue, marchant «orgueilleuse et les yeux baissés».
Bref, il aima; je crois bien qu’il tenta de ne pas épouser; mais les bohémiens sont fiers. Un matin, on ne les vit plus à la lisière du bois. Ils avaient fui, enlevant la déesse.
Michel fit seller un cheval, les rejoignit et épousa.
Probablement ce mariage lui suscita des ennuis dans la haute sphère où sa vie gravitait: au bout d’un temps il quitta la Russie et vint s’établir en France.
Le père de Rurika s’appelait Rurik: ce tzigane prétendait que tous les Rurik descendent du fondateur de la dynastie russe. Si nous en croyons sa légende, il avait donc rudement dégringolé de l’échelle sociale, lui. Grand-père Michel de Grodnoy était très blond, grand’mère Rurika, très brune.
Hélène-Micheline-Rurika—ce sont les trois noms de tite-Lène—tient donc uniquement de l’aïeul très pur Slave. Il y a de ces ressauts dans les races: l’hérédité, c’est la mémoire de l’espèce.
Ma mère, Valentine-Micheline-Rurika, était blonde avant que d’être blanche. Gérald-Michel-Rurik est châtain clair; mon père était brun, et moi Denise-Micheline-Rurika, je suis tout à fait noire. Et voilà. Je n’en sais pas plus sur les Michel et les Rurik de Grodnoy, sinon qu’un de leurs petits-fils fut guillotiné sous la Terreur, tout comme un prince, deux jours après la chute de Robespierre. Cette mort d’un Michel Rurik de Grodnoy ne fit pas grand bruit dans la tourmente. De gentilhomme qu’était son père, il était devenu, lui, pelletier. Peut-être fut-il accusé d’avoir vendu des fourrures qui tinrent chaud aux belles épaules de l’Autrichienne; je ne sais. Toujours est-il que ses fils lâchèrent la pelleterie, les voyages à Nijni-Novogorod au temps de la foire de Makariev, et prirent ce qui s’appelle des professions libérales, ainsi dénommées probablement, parce qu’elles libèrent rapidement ceux qui les choisissent de la bonne grosse fortune acquise par leurs pères dans le négoce.
Un des fils de celui-là se fit soldat et mourut en Russie, au passage de la Bérésina. C’est le seul fait à peu près russe qui soit de nouveau arrivé dans la famille, car je me refuse à croire que les manifestations Cronstadt-Toulon soient un rapprochement tenté par nos parents russes; il faut être modeste... je le suis!
Voulez-vous ce brin de lavande? on vient de m’en apporter des bottelées. Cela se met dans les chambres et dans les armoires pour les parfumer. La modeste et délicieuse fleur, n’est-ce pas, au ton bleu si fin, au parfum si suave et si frais?
Adio.
LXXXIV — Denise à Philippe
Paris, 25 décembre.
Vous êtes cruel et vous savez faire souffrir en raffiné, versant l’ironie et regardant grandir la douleur jusqu’au point où il vous plaît; puis, d’un mot consolant, remontant le cœur endolori, exigeant son calme et sa joie comme vous avez exigé, dans une volonté mesquine, empreinte d’égoïsme et bien peu mâle en somme, ses battements douloureux, son angoisse affolée.
Tout cela, n’est-ce pas, parce que je n’ai pas su mentir à nos amis, berner leur confiance et vous recevoir comme vous l’exigiez?
Je vous pardonne; mais vous m’avez fait de la peine, beaucoup de peine, et grâce à vous j’ai passé un triste dîner de Noël. Ah, quel nerveux vous êtes! tortionnaire et bon, futile et sérieux, orgueilleux et simple, vaniteux et modeste, être de caprice et de fidélité.
Vous vous étonnerez de cette lettre, bien sûr, croyant avoir grandement racheté vos coups d’épingles par l’amicale tendresse déployée dans la soirée et pendant le souper. L’influence expansive de votre esprit m’a reconquise, certes; mais je vous aimerais moins brillant et plus soucieux des joies de ceux qui vous sont chers.
Je ne sais nul être qui vous égale dans le monde, je n’en sais point. Et cependant je connais quelques hommes bien éminents. Quelle force votre esprit pourrait répandre si vous n’étiez pas nonchalant comme une fille, nerveux et capricieux comme une femme!
Paul m’a dit l’autre soir: «c’est un esprit supérieur.» Mais vous m’aviez trop fait souffrir, je n’ai pu que lui répondre: peut-être... et je pensais: l’esprit n’est pas tout; le cœur est quelque chose et son cœur est méchant.
LXXXV — Philippe à Denise
26 décembre.
Eh bien non, je ne suis pas méchant, mais j’avais eu de la peine aussi, moi. Et quand je vous ai vue arriver si riante, si jolie, jolie à m’en rendre fou, j’ai souffert de n’avoir pas eu ma minute de solitude avec vous, pour vous reprendre, depuis si longtemps que je ne vous ai vue, vous regarder, vous admirer lentement recueilli, fervent de vous comme d’une Madone.
J’ai souffert du baiser banal mis sur le gant; j’ai souffert de n’avoir pas eu, en vous retrouvant, votre vrai Vous, celui que j’aime. Vous en apportiez un autre à ce cabaret, un curieux et ému de l’escapade, un futile, coquet, capiteux. Si je vous ai fait souffrir, c’est ce Vous-là que je visais et, je le reconnais, j’ai été heureux de le voir s’enfuir dans cette souffrance.
Ma chère Tanagrette, soyez-moi indulgente, ne blaguez pas ces heurts de mon caractère; après tout, ils sont ma toute petite personnalité. Les inquiets dont je suis ne peuvent rien accepter de ce qui fait les joies des autres. Ils cherchent des émotions nouvelles, et cela très simplement parce que c’est dans leur nature. Aussi bien en humanité qu’en politique, en musique, en littérature, en philosophie, ils n’aiment que ce qui n’est pas, ce qui ne peut pas être. Mais parce que nous sommes des inachevés avec de violentes aspirations, des vues hautes, de douloureux rêveurs n’ayant ni la force ni le pouvoir d’agir pour tenter de rendre nos rêves réalisables, il ne faut pas nous mépriser. Au contraire, les arbres inféconds, les fruits secs que nous sommes sont le bon fumier qui féconde la terre où les autres sèment. Le peu de chemin que nous parcourons dans le sous-bois et l’embroussaillement des forêts vierges, active et prépare l’entrée des chercheurs, «cerveaux servis par des mains» ceux-là, et les génies parfaits nous sont peut-être redevables des grandes personnalités qu’ils sont, et des grandes œuvres qu’ils produisent.
Je me méprise de vous avoir fait une peine si légère soit-elle, et je vous demande pardon à genoux, comme un enfant repentant, bien triste du chagrin qu’il a causé.
LXXXVI — Denise à Philippe
27 décembre.
Soyez pardonné. Je dirais volontiers de vous ce que Michelet disait de saint Jean à propos de ses évangiles: «Le caractère de ces discours est inimitable.» Mais vraiment, parce que vous avez une intelligence saisissante et non créatrice, devrais-je tant souffrir dans notre amitié?...
Je ne vais plus oser vous refuser la moindre entrevue, de peur d’écoper—comme disent les gamins—n’en abusez pas, méchant ami.
LXXXVII — Philippe à Denise
28 décembre.
Quelle douceur d’avoir pour ami un cœur comme le vôtre! Vous acceptez sans révolte l’apothéose de l’égoïsme. Mon pyrrhonisme me fait honte; c’est vous qui êtes l’âme blanche et non moi.
Voulez-vous me rendre heureux au delà de ce que je puis dire? Laissez-moi venir chaque jour vers cinq heures vous voir, vous entendre, vivre une heure ou deux votre vie. Nous lirons, nous ferons de la musique, nous aurons Hélène, cette harmonie vivante, entre nous. Voulez-vous, dites?
LXXXVIII — Denise à Philippe
29 décembre.
Oui, je veux. Si ce n’est pas très raisonnable ce sera si charmant!
Nous allons vivre dans un cœur à cœur bien enviable... gare aux potins!
Bah! nous tâcherons, au moins pour un temps, de berner le bon public. Mais ne craignez-vous pas de vous lasser de moi, d’Hélène, du home, au bout de peu de jours?
J’ai un tantinet peur de ne pas fournir un aliment d’esprit assez substantiel au grand appétit du vôtre. Savez-vous que j’ai cherché, dans le dictionnaire, ce que voulait dire «pyrrhonisme?» Voyez là une preuve de la pauvreté de mon entendement; même les mots m’échappent! Enfin, promettez d’être indulgent et ne vêtez pas pour nos entrevues quotidiennes ce somptueux pyrrhonisme. Soyez le bon chien qu’en vain je cherche en vous depuis que vous m’y avez signalé sa présence, et gardez votre habitude de douter de tout pour nos rencontres dans le monde, où elle vous donne un petit air de froid dédain, très chic.
Adieu. A ce soir cinq heures, alors?