Appendix III162
Difficultés de la Situation a Rome.
I
La question de l’infaillibilité pontificale, devenue, contre l’attente universelle, l’objet capital du Concile du Vatican depuis son ouverture, ne semble pas toucher encore à une solution immédiate. Cette grave question qui devait, au dire de certains hommes, être définie par acclamation dès les premières séances du Concile, puis le jour de l’Epiphanie, puis, après de courts débats, pour la fête de Saint Joseph ou le 25 Mars jour de l’Annonciation; différée de jour en jour à raison des énormes difficultés qu’elle rencontre, à la grande surprise des partisans de l’infaillibilité, doit enfin, nous dit-on, être, sans nouveau délai, résolue solennellement le 29 Juin, jour de la fête du Prince des Apôtres. Si telle est véritablement la pensée des Présidents du Concile, il semble difficile qu’elle puisse se réaliser. Quelques jours seulement nous séparent de cette solennité, et près de cent orateurs sont inscrits pour traiter cette question devant le Concile. Dans cette situation, il faut qu’on choisisse entre trois partis: ou supprimer toute discussion, ou proroger le Concile, ou exiger qu’il poursuive ses travaux jusqu’à ce qu’enfin toutes les difficultés soient pleinement éclaircies, et que tous les Pères puissent donner leur suffrage en parfaite connaissance de cause.
Supprimer, ou du moins restreindre la discussion de telle sorte que la conscience d’un nombre considérable de Pères qui sentent vivement toute la gravité de la question et les difficultés de tout genre dont elle est hérissée, ne soit pas pleinement satisfaite, ce serait violer toutes les règles des délibérations conciliares que nous voyons de siècle en siècle pratiquées avec la liberté et la maturité la plus complète. Rien ne saurait dispenser d’un examen approfondi, lorsqu’il s’agit d’imposer un dogme nouveau à la croyance des fidèles; et, au dire des théologiens, toute définition rendue sans une discussion préalable qui porte jusqu’à l’évidence le caractère de doctrine révélée dans le point mis en délibération, demeure par cela même frappée de nullité. Il suffit de parcourir rapidement les actes des Conciles Œcuméniques pour se convaincre des patientes recherches, de la sage lenteur qu’ils out apportées à leurs délibérations; et il est incontestable que les questions à résoudre dans ces grandes assemblées étaient loin de présenter les difficultés qui se rencontrent dans celle qui s’agite en ce moment. Le monde Chrétien n’ignore pas cela, et il ne verrait pas d’un œil indifférent un jugement solennel, en une matière qui touche à la constitution même de l’Eglise, prononcé à la hâte et par un coup de majorité.
Sans doute ceux qui tiennent dans leurs mains la direction du Concile, se persuadent que la question est depuis longtemps assez discutée pour qu’on sache à quoi s’en tenir sans de plus amples recherches; et, parce qu’à leurs yeux l’infaillibilité du Pape est une vérité, ils regardent toute nouvelle discussion comme une pure formalité que rien ne commande impérieusement. Mais par cela même que la question est discutée depuis plusieurs siècles, et que l’on discute encore avec science, érudition et bonne foi, il faut conclure évidemment que la lumière n’est pas encore faite à ce point qu’on puisse dire que telle est incontestablement la tradition antique et universelle.
Si à leurs yeux l’infaillibilité du Pape est une vérité certainement révélée, et qu’ils tiennent à précipiter la définition par égard pour certaines impatiences, ils ont un moyen bien simple de les satisfaire, sans commettre une violation des lois conciliaires. Dans le système ultramontain, le Pape étant infaillible, et, du consentement de tous les catholiques, l’Église universelle ne pouvant jamais accepter l’erreur et y adhérer, toute définition ex cathedrâ sera immanquablement suivie de l’assentiment de tout le corps de l’Église. Pie ix., assure-t-on, est profondément convaincu de son infaillibilité comme Pontife suprême. Eh bien! de deux choses l’une: ou il faut que le concile agisse en concile, et par conséquent avec circonspection, pesant avec une attention scrupuleuse les raisons graves, les faits, les textes allégués de part et d’autre; ou le Pape, en vertu de son autorité apostolique, par un acte des plus solennels, doit trancher toutes les difficultés et définir lui-même le dogme de cette infaillibilité qu’il croit être un apanage essentiel de la dignité suprême dont il est revêtu. Pourquoi ne pas tenter cette expérience? Si l’Église adhère à sa décision, son infaillibilité est très canoniquement établie: si elle n’adhère pas, il est évident qu’il ne peut prétendre à ce privilège. La question est alors définitivement établie, et toute dispute cesse. Jusqu’ici, aucune décision nette, précise et solennelle sur ce point n’a été donnée; hésiter sur l’emploi de ce moyen, ne serait-ce pas douter de cette infaillibilité? Et si, en l’écartant on veut que le Concile prenne lui-même la responsabilité d’une définition dogmatique, il est alors de toute convenance, de toute justice, de toute nécessité qu’il ne prononce qu’après l’examen le plus approfondi.
L’état des esprits dans le Concile et hors du Concile, les discours prononcés, les écrits nombreux publiés de part et d’autre, prouvent évidemment, aux yeux de quiconque juge sans parti pris et avec une parfaite impartialité, que la question, depuis 1682, pour ne pas remonter plus haut, n’a pas encore fait un seul pas; elle en est toujours au même point. L’étude la plus attentive de la Tradition n’a pas donné de nouvelles lumières à ceux qui sont capables de ces études, et sans doute l’état de la question dans cette sphère mérite une attention tout exceptionnelle, et bien différente de celle que prétend attirer sur soi un enthousiasme factice ou irréfléchi.
II
La prorogation du Concile serait done la mesure la plus rationelle et la plus prudente. Mais les impatiences provoquées, enflammées de plus en plus par toute sorte de manœuvres, comment les contenir? Ces feuilles, ces écrits, cette propagande pieuse, qui les excitaient par la promesse d’une satisfaction prochaine, tout cela ne va-t-il pas devenir l’objet d’un mépris universel, pour avoir leurré si longtemps les âmes honnêtes et religieuses d’une espérance si lente à se réaliser? Mais que faire! Telle est la difficulté de la situation qu’on a si imprudemment créée. S’il faut que le Concile décide, il ne reste plus qu’à le proroger, pour qu’il puisse un peu plus tard reprendre ses travaux avec toute la patience et la liberté d’esprit qu’ils réclament: ou bien il faut qu’il les poursuive actuellement sans désemparer, jusqu’à ce qu’enfin tout soit mûr pour le jugement à prononcer.
Mais ici deux tristes réflexions se présentent à l’esprit. D’abord, quelle rigueur,—le mot n’est pas excessif, et on l’a entendu sortir de la bouche de bonnes femmes Romaines, au moment où les vénérables Pères faisaient cortège au Sauveur du monde porté en triomphe à la procession solennelle de la Fête-Dieu;—quelle rigueur ne serait-ce pas de retenir plus longtemps, dans cette saison de chaleurs accablantes, sous un climat que les Romains eux-mêmes se hâtent de fuir à cette époque de l’année, des vieillards épuisés par l’âge, par les infirmités, par les fatigues de tout genre, fatigues du corps, fatigues de l’esprit, angoisses de l’âme en présence des plus terribles dangers pour leurs troupeaux particuliers, pour l’Église universelle, pour la société tout entière; des vieillards qui sentent le poids énorme de cette responsabilité, qui entendent tous les jours la voix de l’opinion publique, et la voix plus puissante et plus pénétrante de la religion alarmée; des vieillards, parmi lesquels plusieurs ont déjà succombé, plusieurs autres sont atteints de maladie, tous sont privés de l’air vivifiant du pays natal, des soins particuliers que ne sauraient donner des mains étrangères, des consolations qu’un pasteur fidèle trouve toujours au milieu d’un peuple qui l’aime.
Les séances en Congrégation Générale, continuées presque tous les jours sans interruption, durent, depuis huit heures et demie du matin jusqu’à une heure de l’après-midi. Le devoir de la prière, la récitation de l’office canonial, la méditation des matières à discuter, la préparation des discours à prononcer, rien de tout cela ne peut être suspendu. Des jeunes gens robustes ne résisteraient pas longtemps à ce travail si multiplié, si continu, à l’effort d’une attention soutenue pendant les longues heures des séances conciliaires sur des questions qui ne pèsent pas uniquement sur la pensée, mais aussi et plus encore sur la conscience, et enfin à l’action accablante des fortes chaleurs, dont l’intensité, par l’agglomeration de six cents prélats, redouble sans mesure dans une salle d’ailleurs extrêmement incommode sous tous les rapports. On entend les plus vigoureux de corps et d’esprit déclarer qu’ils sont à bout de forces. Et l’on persisterait encore à les retenir!
Mais il y aurait encore là quelque chose de plus grave. Retenir les évêques jusqu’à ce qu’une définition de l’infaillibilité pontificale ait pu être rendue après une discussion parfaitement libre, et aussi longue qu’on doit l’augurer du nombre des orateurs inscrits et des questions graves et nombreuses qui se rattachent à cette définition, c’est leur dire: évêques, il faut vous résoudre à mourir ou à bâcler en toute hâte un jugement duquel dépendent les destinées de l’Église et du monde. Oui, mourez, accablées par l’ennui, la fatigue, le climat dévorant, l’âge et les infirmités; ou, si vous tenez à vivre encore, foulez aux pieds les règles les plus sacrées des conciles, sacrifiez votre conscience, et avec la vôtre celle de plusieurs millions d’âmes!
Sous le rapport de la liberté de discussion, bien des choses dans le Concile du Vatican ne ressemblent pas aux anciens Conciles Généraux, toujours vénérés dans l’Église. Au dedans, au dehors, un parti a exercé sur les Pères une pression toujours croissante. Au dedans, des règlements mal faits, des interruptions sans cause, dont le résultat inévitable était de décourager les hommes les plus fermes, et d’empêcher ou d’affaiblir la manifestation de la vérité; une certaine fraction de l’assemblée, turbulente, impétueuse, arrêtant par des murmures les prélats les plus vénérables dont la doctrine ne se pliait pas à ses idées; les présidents fermant les yeux sur ces faits et n’ayant de sévérités que pour les adversaires de l’infaillibilité; la discussion brusquement arrêtée au gré de ceux qu’elle déconcertait. Au dehors, des journalistes qui ne cessaient de prodiguer l’insulte aux évêques contraires à leurs opinions.
Rome est tout émue d’un fait récent concernant l’un des membres les plus éminents du Concile, le Cardinal Guidi, Archevêque de Bologne, précédemment religieux Dominicain, et très célèbre professeur de théologie dans la capitale du monde Chrétien. Il avait parlé dans le Concile sur la question de l’infaillibilité, exigeant pour celle des définitions pontificales le concours de l’épiscopat. Le jour même, il est mandé et admonesté du ton le plus sévère. “Saint-Père, a répondu le cardinal, j’ai dit aujourd’hui ce que j’ai enseigné au grand jour pendant plusieurs années à votre collège de la Minerve, sans que jamais personne ait trouvé cet enseignement repréhensible. L’orthodoxie de mon enseignement avait dû être attestée à votre Sainteté lorsqu’elle daigna me choisir pour aller à Vienne combattre certains docteurs allemands dont les principes ébranlaient les fondements de la foi catholique. Que mon discours d’aujourd’hui soit soumis à l’examen d’une commission de théologiens; je ne redoute pas ce jugement.” Des paroles menaçantes pour le cardinal ont terminé cet entretien. Le matin, après la séance, un prélat domestique disait dans la salle même du Concile: après un pareil discours, le cardinal devrait etre enfermé pendant dix jours dans un couvent pour y vaquer aux exercices spirituels.
La puissance absolue du Pape, son opinion visible, le pouvoir arbitraire qu’exercent les présidents, la pétulance de certains prélats, trop notoirement passionnés et violents; tout cela pèse sensiblement sur les membres les plus sages de l’assemblée qui ne peuvent s’empêcher de s’en plaindre avec tristesse dans des entretiens intimes. Faut-il s’étonner que plusieurs, le fait est très certain, expriment le désir d’un vote secret, s’il était possible?
C’est avec une douleur profonde que nous racontons toutes ces choses. Mais la situation de l’Église en ce moment est telle qu’on ne peut se dispenser de parler. Au Concile du Vatican se traite une question de l’ordre le plus élevé Chacun a le droit de savoir comment est conduit ce grand procès, qui est le procès de tous. Il s’agit de la paix du monde, il s’agit aussi de choses qui sont au-dessus de tous les intérêts périssables, de la foi, de la conscience et du salut éternel des âmes.