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Vie de Jésus

by Ernest Renan

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Chapitre XII

Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus — Mort de Jean — Rapports de son école avec celle de Jésus

Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s’exténuait d’attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu’il avait vu quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu’à lui. On disait que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le royaume d’Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par des œuvres merveilleuses. Jean voulut s’enquérir de la vérité de ce bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée551.

Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L’air de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à la prière obstinée, à une vie toute d’aspirations, ils s’étonnèrent de se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la bienvenue552. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors n’hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les œuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l’austère ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu’il avait annoncé vivait déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne nous l’apprend. En voyant cependant son école se continuer assez longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l’envisagea pas comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste trancher ses perplexités. L’indomptable liberté du solitaire devait couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût digne d’elle.

Les dispositions indulgentes qu’Antipas avait d’abord montrées pour Jean ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait de lui répéter que son mariage était illicite et qu’il devait renvoyer Hérodiade553. On s’imagine facilement la haine que la petite-fille d’Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle n’attendait plus qu’une occasion pour le perdre.

Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l’an 30), Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand avait fait construire dans l’intérieur de la forteresse un palais magnifique554, où le tétrarque résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de caractère qu’on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce qu’elle désirait, celle-ci répondit, à l’instigation de sa mère: «La tête de Jean sur ce plateau555.» Antipas fut mécontent; mais il ne voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du prisonnier, et l’apporta556.

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa fille, Antipas fut complétement battu, et l’on regarda généralement sa défaite comme une punition du meurtre de Jean557.

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du baptiste558. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus avait achevé d’établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus, craignant de la part d’Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit quelques précautions et se retira au désert559. Beaucoup de monde l’y suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut naturellement voir en cela un miracle560. A partir de ce moment, Jésus ne parla plus de Jean qu’avec un redoublement d’admiration. Il déclarait sans hésiter561 qu’il était plus qu’un prophète, que la Loi et les prophètes anciens n’avaient eu de force que jusqu’à lui562, qu’il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l’abrogerait à son tour. Enfin, il lui prêtait dans l’économie du mystère chrétien une place à part, qui faisait de lui le trait d’union entre le vieux Testament et l’avènement du règne nouveau.

Le prophète Malachie, dont l’opinion en ceci fut vivement relevée563, avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait aplanir les voies devant l’élu de Dieu. Ce messager n’était autre que le prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son peuple564. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s’était pris à attribuer une haute sainteté565, soit Jérémie566, qu’on envisageait comme une sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui devant le trône de Dieu567. Cette idée de deux anciens prophètes devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve d’une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu’on est très-porté à croire qu’elle venait de ce côté568. Quoi qu’il en soit, elle faisait, à l’époque de Jésus, partie intégrante des théories juives sur le Messie. Il était admis que l’apparition de «deux témoins fidèles,» vêtus d’habits de pénitence, serait le préambule du grand drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l’univers569.

On comprend qu’avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur faisaient cette objection qu’il ne pouvait encore être question du Messie, puisque Élie n’était pas venu570, ils répondaient qu’Élie était venu, que Jean était Élie ressuscité571. Par son genre de vie, par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en effet cette figure étrange de la vieille histoire d’Israël572. Jésus ne tarissait pas sur les mérites et l’excellence de son précurseur. Il disait que parmi les enfants des hommes il n’en, était pas né de plus grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas avoir accepté son baptême, et de ne pas s’être convertis à sa voix573.

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération chrétienne574. On le supposa parent de Jésus575. Pour fonder la mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu’il se reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers; qu’il se refusa d’abord à le baptiser et soutint que c’était lui qui devait l’être par Jésus576. C’étaient là des exagérations, que réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de Jean577. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende chrétienne ce qu’il fut en réalité, l’austère préparateur, le triste prédicateur de pénitence avant les joies de l’arrivée de l’époux, le prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, cet âpre redresseur de torts, fut l’absinthe qui prépara les lèvres à la douceur du royaume de Dieu. Le décollé d’Hérodiade ouvrit l’ère des martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle. Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent permettre qu’il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du christianisme, traça la voie sanglante où tant d’autres devaient passer après lui.

L’école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque temps, distincte de celle de Jésus, et d’abord en bonne intelligence avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de saint Paul (vers l’an 50), et un bon nombre de chrétiens d’Éphèse578. Josèphe se mit (l’an 53) à l’école d’un ascète nommé Banou579, qui offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était peut-être de son école. Ce Banou580 vivait dans le désert, vêtu de feuilles d’arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des baptêmes d’eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu’on appelait le «frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion d’homonymes), observait un ascétisme analogue581. Plus tard, vers l’an 80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en Asie-Mineure. Jean l’Évangéliste paraît le combattre d’une façon détournée582. Un des poèmes sibyllins583 semble provenir de cette école. Quant aux sectes d’Hémérobaptistes, de Baptistes, d’Elchasaïtes (Sabiens, Mogtasila des écrivains arabes584), qui remplissent au second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de Jean-Baptiste, plutôt qu’elles ne sont la descendance authentique de Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme, passa à l’état de petite hérésie chrétienne et s’éteignit obscurément. Jean avait bien vu de quel côté était l’avenir. S’il eût cédé à une rivalité mesquine, il serait aujourd’hui oublié dans la foule des sectaires de son temps. Par l’abnégation, il est arrivé à la gloire et à une position unique dans le panthéon religieux de l’humanité.

Notes

551 Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

552 Matth., IX, 14 et suiv.

553 Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.

554 Jos., De Belle jud., VII, vi, 2.

555 Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs et les mets.

556 Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., Ant., XVIII, V, 2.

557 Josèphe, Ant., XVIII, V, 1 et 2.

558 Matth., XIV, 12.

559 Matth., XIV, 13.

560 Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.

561 Matth., XI, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.

562 Matth., XI, 12-13; Luc, XVI, 16.

563 Malachie, III et IV; Ecclésiast., XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. VI.

564 Matth., XI, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.; Luc, IX, 8, 19.

565 Ecclésiastique, XLIV, 16.

566 Matth., XVI, 14.

567 II Macch., XV, 13 et suiv.

568 Textes cités par Anquetil-Duperron, Zend-Avesta, I, 2e part., p. 46, rectifiés par Spiegel, dans la Zeitschrift der deutschen morgenlændischen Gesellschaft, I, 261 et suiv.; extraits du Jamasp-Nameh, dans l’Avesta de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes parsis qui impliquent vraiment l’idée de prophètes ressuscités et précurseurs n’est ancien; mais les idées contenues dans ces textes paraissent bien antérieures à l’époque de la rédaction desdits textes.

569 Apoc., XI, 3 et suiv.

570 Marc, IX, 10.

571 Matth., XI, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8; Jean, I, 21-25.

572 Luc, I, 17.

573 Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.

574 Act., XIX, 4.

575 Luc, I.

576 Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, I, 15 et suiv.; V, 2-33.

577 Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

578 Act., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., Adv. hær., XXX, 16.

579 Vita, 2.

580 Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., Sanhédrin, 43 a) au nombre des disciples de Jésus?

581 Ilégésippe, dans Eusèbe, H.E., II, 23.

582 Évang., I, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. Act., X, 47.

583 Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.

584 Je rappelle que Sabiens est l’équivalent araméen du mot «Baptistes.» Mogtasila a le même sens en arabe.

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