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Mesdames Nos Aïeules: dix siècles d’élégances

by Albert Robida

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VII Sous le Roi-Soleil

Les héroïnes de la Fronde.—De la Vallière à la Maintenon.—Les robes dites transparentes.—Triomphe de la dentelle.—Le roman de la mode.—Les Steinquerques.—La coiffure à la Fontanges.—Le règne de Mme de Maintenon ou trente-cinq ans de morosité.

Le règne du grand roi. Le règne des architectures étalant une somptuosité d’apparat, une solennité majestueuse et le règne des perruques également solennelles et majestueuses, des modes d’un luxe écrasant, où la superbe écrase un peu l’élégance!

Le grand siècle! la grandeur poussée jusqu’au gonflement et la splendeur jusqu’à la surcharge, la même lourde magnificence dans le style des hôtels ou des palais, demeures des nobles seigneurs emperruqués, dans le mobilier noble et pompeux que dans l’habillement masculin et féminin et dans les fantaisies raffinées du costume.

Le grand règne a un prologue légèrement agité, la Fronde, qui donne occasion aux belles dames de faire un peu de galante politique et de se donner une petite idée des émotions de leurs grand’mères du temps de la Ligue. La mort a desserré la forte main qui tenait les brides du royaume, Richelieu disparu, on peut caracoler.

Et à l’exemple de messieurs les ducs, les héroïnes de la Fronde ont caracolé! Ce commencement, quand le grand roi n’est encore que le petit roi, a une jolie allure romanesque.

Mmes les Duchesses, Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Bouillon, Mme de Longueville et la duchesse de Montpensier, Mademoiselle, la Grande Mademoiselle, petite-fille d’Henri IV, qui aide à battre les soldats du roi à coups de canon, en attendant qu’elle soit, à coups de canne, battue par son mari, le beau Lauzun pris à défaut de Louis,—les belles et séduisantes rebelles aux libres allures, aux beaux yeux et aux belles tailles sans aller jusqu’à la casaque des gardes et la hongreline soldatesque, arborent avec crânerie des costumes semi-militaires.

Pendant les années de troubles et d’émeutes, de guerre civile à Paris et de cavalcades armées dans les provinces, n’assistent-elles pas aux parades des troupes levées par les princes contre les troupes du Roi, avec Condé ou contre Condé;—ces amazones, du haut du perron de l’Hôtel de Ville, ne haranguent-elles pas les Parisiens toujours en goût d’émeute, le populaire hérissé de vieilles hallebardes et d’arquebuses ligueuses, ne passent-elles pas en revue dans Paris un peu assiégé les forces de la Fronde, les milices parisiennes qui traînent bruyamment ce qui reste du pittoresque bric-à-brac guerrier du temps de M. de Guise, la Cavalerie des portes cochères et le régiment de Corinthe de M. le Coadjuteur,—et ne tirent-elles pas vaillamment, quand les affaires se gâtent, le canon de la Bastille sur l’armée royale? Quel joli prétexte à modes cavalières.

Tout est à la Fronde, les modes comme le reste. La mode pouvait avoir quelque motif d’en vouloir au Mazarin qui renouvelait les édits prohibitifs, ces éternels édits sans doute oubliés ou bravés aussitôt que publiés et qu’il fallait renouveler toujours, frappant alternativement les passementeries au profit des guipures, et les guipures au bénéfice de passementeries.

Louis a grandi, il règne.

Mais le roi est jeune, le grand siècle songe à se divertir, il aime la gloire, mais il aime aussi le plaisir. C’est sa première manière, plus tard le siècle et le roi, vieillis tous deux, tout en gardant le culte de la gloire, songeront à se repentir du plaisir.

La dernière reine de la mode, reine austère et pincée qui mettra le siècle en pénitence pour le punir de toutes les frivoles inventions de son bel âge, ce sera la réfrigérante Mme de Maintenon.

En attendant, c’est Ninon de l’Enclos la séductrice qui traverse tout ce siècle, ou c’est la Vallière, c’est Montespan, c’est Fontanges, avec une foule de reines d’un jour ou de demi-reines.

Comme Louis dit: «l’Etat c’est moi», la marquise de Montespan peut dire: «la Mode c’est moi!» Cela n’empêche pas une foule de génies féminins de trouver chaque jour quelque idéal colifichet, quelque coquetterie jolie à faire tourner toutes les têtes, quelque arrangement nouveau que les marquis de Molière trouveront délicieux.

Pour les hommes c’est le temps des canons, des rhingraves, ces bizarres hauts de chausses en forme de jupons enrubannés, des petites oies en bouquets de rubans. Pour les femmes, nulle époque ne vit ajustements plus riches. Hommes et femmes se ruinent en déploiement de faste.

Pas trop de changements dans les grandes lignes, mais d’incessantes petites modifications de détails et d’ornementation. Ce fut un défilé de modes rapides, se succédant plus somptueuses ou élégantes les unes que les autres, et l’on trouva pour les désigner une foule d’appellations pittoresques: les galants, les échelles, les fanfreluches ou menues bouffettes de soie, les transparents, les falbalas, les prétintailles, les steinquerkes et les coiffures à la Fontanges, l’hurluberlu, etc.

Voyons les portraits des belles du siècle, des belles des commencements, du temps des ruelles et des précieuses de l’hôtel de Rambouillet, et des belles des Tuileries ou de Versailles, étoiles des fêtes du roi du Soleil. C’est la coiffure en largeur qui domine d’abord, ce sont pendant longtemps les cheveux frisés sur le front et tombant en frisures, en boucles très larges sur le côté ou en cadenettes suivant la mode inventée sous Louis XIII par M. de Cadenet, frère du connétable de Luynes, longues tresses nouées par des nœuds de rubans dénommés «galants». Avec cela des robes fort décolletées, laissant largement voir les épaules, des colliers de grosses perles, les derniers rabats de dentelles qui diminuent et disparaissent complètement, des corsages en pointe à belles et fines broderies, des manches courtes ouvrant sur des flots de linon ou des manchettes de dentelles.

La première jupe se relève comme des courtines de rideaux et se rattache sur le côté par des agrafes enrichies de brillants ou par des nœuds de rubans, découvrant ainsi de merveilleuses, d’étincelantes robes de dessous.

Louis XIV a mis à la mode la bride sur le cou en laissant tomber les édits somptuaires de Mazarin. Les dentelles prohibées reparaissent, les somptueuses étoffes interdites reviennent au jour. Les tissus d’or et d’argent seuls sont interdits, le roi se les a réservés pour lui et pour la cour.

Le roi fait des cadeaux de pièces de ces précieuses étoffes d’une ornementation noble et touffue aux personnages en grande faveur, comme il accorde aux courtisans favorisés des justaucorps «à brevet».

Mme de Montespan règne après La Vallière. A certaine fête de la Cour, elle étincelle dans une robe «d’or sur or, rebrodé d’or, rebordé d’or, et par-dessus un or frisé, rebroché d’un or mêlé avec un certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée», ainsi que le dit Mme de Sévigné.

Les robes «transparentes» ont un succès fou. Ce sont des robes d’étoffe transparente, mousseline ou linon, sur lesquelles de larges bouquets de fleurs multicolores ont été peints ou imprimés, portées sur un dessous de satin moiré et brillant,—ou bien c’est tout le contraire, des robes de brocart à grands ramages courant sur fond or ou azur, par-dessus lesquelles passe une robe d’un tissu léger transparent comme de la dentelle.

La dentelle s’accommode de toutes façons, du haut en bas du costume féminin, du corsage aux souliers, et s’allie avec les floches de rubans qui nouent les cheveux, forment des échelles de grands nœuds sur les corsages, chamarrent les jupes et flottent un peu partout.

Des manufactures de dentelles ont été créées de tous côtés, inventant les «points d’Alençon, Valenciennes, le Puy, Dieppe, Sedan, etc.»; les dentellières françaises produisent pour toutes les bourses, bourses de duchesses ou de procureuses, bourses de marquise ou de simple commerçante, depuis la riche guipure coûtant des centaines de pistoles, que portera la favorite aux fêtes de la cour, jusqu’aux dentelles dites gueuses ou neigeuses, qu’arboreront la toute petite bourgeoise ou même la dame de la halle aux jours de cérémonie.

En 1680, révolution dans la coiffure. Le vent décoiffe pendant une chasse royale la duchesse de Fontanges qui a pris le cœur de Louis après la Montespan. Pour rétablir l’harmonie de sa coiffure, la belle ébouriffée prend le ruban de sa jarretière et rattache ses cheveux avec une jolie rosette par devant. Tout ce que font les favorites n’est-il pas toujours exquis et délicieux? Les nobles seigneurs se pâment devant la gracieuse inspiration, les dames s’extasient, et dès le lendemain se décoiffent à la Fontanges.

Les coiffures à la Fontanges font fureur et règnent pendant des années, revues, modifiées et considérablement augmentées. Elles deviennent un édifice de dentelles, de rubans et de cheveux, avec la haute pointe de dentelles caractéristique qui, d’après Saint-Simon, monte à deux pieds de haut, soutenue par du fil d’archal,—ensemble composé de pièces diverses qui, toutes, avaient leurs noms.

La Fontanges, d’origine folâtre, dura longtemps, plus tard elle cessa de plaire au roi, qui n’aimait sans doute plus que les coiffures austères de la veuve de Scarron.

La princesse Palatine, la princesse Charlotte de Bavière, fille de l’Électeur palatin, qui vint en France en 1671 pour épouser Monsieur, frère du roi, ayant adopté une sorte de petit mantelet court pour couvrir un peu ses épaules trop découvertes par la mode des corsages très décolletés, ces petites mantes adoptées bien vite par toutes les dames, furent appelées palatines comme la princesse.

Le roman de la mode, toujours galant et héroïque, nous fournit encore pour ce temps les Steinkerques.

Epoque de chevalerie enrubannée et de bravoure empanachée à la mousquetaire.—La position sera dure à enlever, dit un colonel à sa troupe avant de charger, tant mieux, Messieurs, nous n’en aurons que plus de plaisir à raconter l’affaire à nos maîtresses!

A la bataille de Steinkerque gagnée sur Guillaume d’Orange par le maréchal de Luxembourg, les princes, Philippe d’Orléans alors âgé de quinze ans, le prince de Conti et le duc de Vendôme, avaient chargé avec la cavalerie, avec une foule de gentilshommes, tous un peu débraillés, leurs cravates de dentelles dénouées et flottantes. Dans la joie de la victoire, la mode adopta ces cravates négligemment passées et toutes les femmes portèrent des dentelles à la Steinkerque.

La riche provinciale et la dame de petite noblesse imitent les modes et les façons de la cour, et la bourgeoise les suit également d’un peu moins près seulement. Furetière dans son roman bourgeois et Sébastien Leclère dans ses eaux-fortes nous les dessinent avec leurs allures bourgeoises, mais coquettes, dédaignant le chaperon de leurs mères, portant grands rabats et colliers de perles, corsages chamarrés et presque autant de dentelles et de rubans qu’on en porte à Versailles. L’indiscret Furetière nous les montre même empruntant des diamants pour les cérémonies et entrant à l’église avec un laquais d’emprunt pour tenir la queue de la robe.

Pour la femme du peuple, faisons passer la servante de Molière, c’est une bonne fille. Sébastien Leclère l’a dessinée aussi avec sa coiffe assez simple, sa jupe relevée et sa camisole à larges basques qui est la hongreline des officiers de Louis XIII, adoptée plus tard par les dames.

Et les marchandes et les dames de la halle, qu’il a dessinées également, portent grands rabats et dentelles avec un air de dignité et de majesté qui montre qu’elles sont, elles aussi, du grand siècle.

La période épanouie et brillante du règne du grand roi fut en réalité la plus courte, le pivot tourna vers 1680 avec le commencement de l’influence de Mme de Maintenon, que le roi épousa secrètement en 1685.

Nous n’irons plus au bois, les roses sont coupées, ainsi que presque tous les lauriers.

Le règne de Mme de Maintenon dura le laps respectable de trente-cinq ans. Ainsi, le roi-soleil qu’on voit toujours dans le cadre pompeux de sa jeunesse, auréolé de gloire et de galanterie, au milieu de ses courtisans enrubannés, planant parmi les fêtes, les bals et les carrousels, sur des constellations d’étincelantes beautés, le grand roi fut de bonne heure un vieux roi morose et ennuyé, aimant toujours la pompe, mais avec une affectation de solennité compassée, quelque chose comme une somptueuse austérité.

Le grand siècle fut aussi le siècle ennuyeux, l’ennui doré en habit d’apparat et solennelle perruque. Le roi se repentant des galantises de sa jeunesse, tourné maintenant vers la dévotion et l’austérité, entendait que tout le monde fît comme lui.

La mode immédiatement changea. Le costume des hommes et des femmes se modifia dans le sens de la sévérité; les ornements trop éclatants ou trop pimpants, les vives couleurs, les grands ramages d’or qui jadis avaient ébloui la cour et la ville disparurent pour faire place à des ajustements plus sobres et plus discrets.

Cela dura jusqu’au temps où Louis XIV lui-même, ayant eu près des coiffes austères de Mme de Maintenon son compte de morosité, jugea qu’il ne serait pas mauvais de prier grands seigneurs et grandes dames de rendre à sa cour l’éclat et la splendeur des jours d’autrefois, avant que la dévotion ne fût à la mode. Il est inutile de dire si l’invitation fut entendue et si les habillements luxueux tardèrent à reparaître.

Les dames de cette dernière période du grand siècle sont vêtues d’étoffes splendides chamarrées et ramagées de la plus étincelante façon, de robes ouvertes sur des devants de corsage des plus fines dentelles, de brocart ou de damas tissé d’or, avec les jupes relevées et drapées sous un petit tablier de dentelle qui n’est pas la pièce la plus heureuse de leur ajustement et qui ne va guère avec les toilettes de sortie.

Sur la tête, ce sont toujours les hautes pointes des coiffures à la Fontanges, édifice compliqué devenu tout à fait extravagant, avec brides de dentelle voltigeant par derrière.

Pour orner les jupes, la mode a les falbalas et les prétintailles; les falbalas, ce sont les rangs de volants bouillonnés étagés sur la jupe, sur la jupe tombante et non sur la grande jupe volante à queue, relevée sur le côté; ils ont été inventés par un personnage nommé Langlée, fils d’une femme de chambre de la reine, devenu à la cour l’arbitre du goût et l’oracle de la mode.

Quant aux prétintailles, c’était le nom donné à une nouvelle façon de chamarrer les robes au moyen de grandes découpures de fleurs de toutes les tailles et de toutes les couleurs, appliquées sur l’étoffe, décoration éclatante qui faisait que les dames semblaient s’être confectionné des robes avec des tapisseries ou des étoffes à fauteuils.

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